C’est le père des causes perdues. Originaire de Saint-Quentin, Morain Crew est l’archétype de l’artiste maudit, celui qui a traversé les tempêtes avec pour seul repère le rap, son unique astre pour continuer à avancer. À l’image de nombreux rappeurs de sa génération, il puise ses influences chez les gardiens du temple des années 90, tels que NTM ou IAM. Après une parenthèse dans sa carrière, il revient micro en main, marqué par la perte d’un être cher dans des circonstances douloureuses.
Comme à l’accoutumée, il choisit le micro comme exutoire, entouré de sa petite équipe et notamment de DJ Fabio. Le destin frappera pourtant ce dernier à son tour. Morain Crew reprend alors la plume et compose « SOS Papa abîmé ». Dans une société où, à juste titre, les droits des femmes occupent une place croissante dans l’actualité, on oublie parfois qu’un père seul, privé de ses enfants, peut lui aussi s’effondrer. À contre-courant total, ce titre résonne comme un cri retenu, un message adressé à tous ces pères qui n’ont plus la chance de voir leurs enfants.
Le grand sage franco-congolais disait : « N’indignez-vous pas seulement pour vous-même, mais indignez-vous aussi pour les autres. » Une phrase qui trouve ici tout son sens.
Dans un contexte géopolitique international digne d’un univers de DC Comics — beaucoup de Lex Luthor, aucun Batman — l’artiste, et c’est suffisamment rare pour être souligné, ose dénoncer les banalités toxiques que l’on nous sert en boucle : l’indifférence générale, la frénésie collective qui nous pousse à avancer sans jamais regarder derrière nous, là où s’effondrent ceux qu’on ne prend plus le temps de voir.
La composition instrumentale est, comme souvent, signée du jeune Lucas, membre essentiel de l’équipe de Morain Crew — qui, par ailleurs, a finalement connu une issue plus douce à ses propres tourments. L’artiste traverse les injustices qu’il a pu observer, et il faut reconnaître qu’aujourd’hui, les exemples ne manquent pas. Moins « hardcore » que le Hardcore de Kery James, moins acerbe que L’Odeur de l’essence d’Orelsan, il offre un point de vue supplémentaire sur une actualité qui déborde d’angles morts, fidèle à sa vocation de défenseur des causes oubliées.
Le visuel, pensé comme un moment de communion, adopte l’esthétique d’un clip fait maison, tourné avec les moyens du bord. Aucun billet, aucune vixen exhibée : seulement quelques instants suspendus, où l’on prend le temps de respirer avant de replonger dans notre Matrice, si chère et si oppressante à la fois.


