Track 6 : « Amitiés Gâchées »

Je passe mon temps avec Srab, et DJ Kefas, deux personnages très différents. Mon stagiaire Alex m’accompagne à peu près partout. Srab nous invite au Plan B, un squat artistique qui accueille aussi de vrais personnes en difficultés. Naïfs et très parisiens, je m’approche d’un type, et lui demande s’il aime bien être ici. Il me répond que oui mais qu’il préfère la Funk. Un peu plus Candide je lui demande s’il est rappeur, il me répond assez froidement que non il est juste en difficulté en ce moment. Mais ce plan B c’est le dernier bastion de l’esprit Hip Hop un peu comme Srab. L’argent s’est emparé il y a bien longtemps de cette musique. Les envolées vocales de Gims n’ont plus rien à voir avec le rap des pères fondateurs. Tant pis le Hip Hop a réussi, il est devenu la soupe populaire des « Misérables« . Le bon peuple a besoin de Rap pour rêver, se nourrir. C’est « L’Opium des Quartiers« . T’es au RSA depuis 5 ans, pas grave puisque Maes sort « Les Derniers Salopards« . Tu trouveras un moyen de calmer ta rage dans ses punchlines un peu clouds.

Avant d’aller au Plan B, Srab me prend en caisse. Il me présente la dernière mixtape de Ursa Major avec quelques nouvelles têtes comme Gueule d’Ange. Là je m’aperçois que le Rap pour Srab c’est vraiment pas une blague. Il met le « CD » dans son autoradio, monte le son à fond sur son installation bagnole, et crie toutes les deux secondes « Gueule d’Ange putain« , « Gueule d’Ange Putain« . Et quand j’essaie de parler, il reprend son discours sur le témoignage de la minorité muette, l’art qui se perd, les testaments trahis par cette nouvelle génération. Mais que veux tu ? C’est la première chose que m’a dit JR de la GP quand j’ai commencé à jouer « l’ancien » :

« Toi, oui toi, on te ramène un contrat devant les yeux. On te dit qu’au lieu de faire de la musique pour tes potes, tu vas faire de la musique pour tout le monde. Que tu seras riche, et que t’as juste à accepter une direction artistique. Tu vas faire quoi ? Refuser et retourner dans le 94 pour vendre des 100 e et rapper pour la cité ? »

Personne n’est incorruptible en ce bas monde… Enfin à mieux y penser, et surtout à voir Srab remuer sa tête sur Gueule D’Ange, je me dis que peut être oui, Srab est le genre de mec qui serait capable de vous jeter un contrat de Major dans la tête et à retourner dans sa cité… Finalement on arrive au Plan B. Tout le monde est complètement bourré. Il y a plus de bière que de sonos, et on fait griller quelques merguez. On fait l’interview de Babali Show, Alex mon stagiaire est génial mais toujours aussi maladroit. La bonhommie l’accompagne partout, il a un côté M Bean. Après 4 tentatives il allume la caméra. Babali Show vient de sortir d’un film. Non sans déconner ?

Oui dans ce plan B avec pas mal de passionnés on retrouve un certain Pascal Tessaud. Le réalisateur, prolo d’origine, défend sa culture ardemment dans la musique comme dans le cinéma. Il fait partie des gardiens du temple, surtout depuis que son film « Brooklyn » a été sélectionné à New York, et à l’Acid Festival à Cannes. « Brooklyn » raconte une histoire dans le Rap. Pas de gun, pas de mafia, encore moins de drogues qui coulent à flot, le réalisateur fait le pari de la sincérité. Et il reçoit les mérites tant attendu autour des faiseurs de fantasmes qui se servent de l’histoire des quartiers. Ceux là on les regarde mais pendant qu’un temps.

Pascal a décidé de réaliser son film avec de véritables rappeurs du 93. Il a notamment choisi Babali Show, et le terrible Despee Gonzales. Les deux hommes sont présents. Mais entre Alex qui n’arrive pas à cadrer, et Babali qui est un défoncé, et moi qui panique c’est finalement Srab qui sauve l’interview. Il a un côté « Force & Respect« , et « Respect & Honneur« , c’est le « Lacrim » du Rap indépendant. Je finis l’interview vidéo, et je me dis que je fais finir par devenir le Raphael Mezrahi du Rap avec ses conneries. Rien ne se passe jamais comme prévu. Je chercher Alexandre, il bouffe déjà des merguez en discutant rap ici et là. Alex vient d’un milieu aisé, mais il a aucun mal à s’intégrer à ce milieu. Le peuple du Hip Hop aime son volontariat, et sa modestie. Il a trouvé sa place ici. Pire encore Srab cherche Gueule d’Ange, et moi je me retrouve avec Shiro d’Ursa Major à discuter tranquillement. Ici personne ne joue vraiment au gangster, ni à la star. Si Paris était New York, le 93 serait le Bronx fondateur dans l’histoire du Hip Hop. Oui ce serait ici. Srab m’invite à déjeuner chez sa Belle Mère.

C’est énorme de se retrouver chez la belle mère. La belle mère voilée, loin du fantasme de BFM TV, Cnews, et autres Zemmour, nous a préparé un plat rebeu. Elle est très souriante et très sympa. Sa femme infirmière de profession a du mal à contenir le Srab qui même entre ses deux filles qui courent dans tous les directions comme si on était déjà dans l’enfer du mariage continue à parler Hip Hop à table. La famille respecte sa passion pour le rap… On sait que sans ça il aurait du mal à vivre. Plusieurs fois il tape du poing sur la table tandis que sa belle mère, et sa femme, ont du mal à suivre ses envolées lyriques sur Ursa Major. C’est comme si il rappait à table, un freestyle, puis il renverse un truc. Pendant ce temps là, ses deux filles continuent à faire le tour de la table à manger. C’est incroyable, je comprends plus rien. Il me raccompagne chez moi sur un solo de Gueule d’Ange, son Tupac du jour.

Arrivé dans la cité parentale, DJ Kefas m’appelle pour me dire qu’il vient squatter chez mes Renps avec Malfra. Ok ! Il arrive avec Malfra et surtout une nouvelle idée. DJ Kefas a participé à l’éclosion de pas mal de rappeurs de l’époque. Son secret, monomaniaque de la technique, il est capable de décortiquer par exemple le gestionnaire de publicité facebook à tel point qu’il pourrait se taper un like pour 0.0000001 centime. Après il s’en vantera des heures durant avec sa grande expression : « Alors c’est qui le patron ? ». Mais DJ Kefas c’est le contraire du Srab : « Je suis là pour prendre de l’oseille« . La passion dans le rap il a déjà donné, maintenant il veut de l’argent. On s’amuse à faire des canulars téléphoniques pour sa radio. Et on appelle le Srab. Le Srab le reconnaît pas de suite. Les deux mecs s’embrouillent vraiment, ils promettent tous deux de déchaîner l’un sur l’autre les feux de l’enfer. Puis DJ Kefas me dit qu’il a un client pour moi, c’est « Le Champion« , un rappeur de Toulouse.

Bon le mec c’est une caricature ambulante. Il sait pas trop rapper mais bon je débute dans la communication donc ok. Alors je prends contact avec lui. Après 40 minutes d’une conversation Facebook, je commence à avoir des doutes sur sa santé mentale. Le « Champion » est vraiment pas net. Il me promet un mandat. Il me l’envoie le lendemain matin. Je me pointe à la Poste de Porte D’Orléans. Après une remarque un peu raciste, le mec au guichet me dit que mon mandat n’existe pas. J’appelle le Champion à la sortie il me dit que je suis un voleur. Je tape sur Google. La photo du mandat qu’il m’a envoyé c’est la première photo qui sort quand tu « recherches Mandat ». Je le rappelle il s’excuse, et me promet un paiement par pigeon voyageur le lendemain. Je retourne au lit, en attendant des jours meilleurs.

ZEZ
Fondateur de UrbanTrackz Taffe pour @Rapunchline, @RapGhetto, et de temps en temps @Vice et @Noisey

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