« Racisme bienveillant » (une ou un journaliste) ; « Chaque fois que quelqu’un conduit quelqu’un, je perds ! » (le réalisateur Spike Lee) sont quelques unes des épines adressées au film Green Book de Peter Farrely. Sorti en salles ce 23 janvier 2019 en France, Green Book a fait partie des films les plus récompensés avec trois récompenses (meilleur film, meilleur acteur dans un second rôle pour Mahershala Ali et meilleur scénario original) aux Oscars fin février dernier. Bohemian Rhapsody de Bryan Singer s’est retrouvé loti de quatre récompenses. Et Roma d’Alfonson Cuaron, trois récompenses.

Green Book  est le premier film que Peter Farrely réalise sans son frère. Et aussi son premier film dramatique. Coréalisateur de comédies avec son frère, certaines comme Mary à tout prix ; Dumb and Dumber ; Fous d’Irène nous ont laissé de beaux éclats.

Lorsque l’on fait le relevé des douilles des images de son Green Book, on trouve quelques traits que l’on aurait aimé savoir trépassés.

Sorte de version américaine du film Intouchables à moins que ce soit celui-ci qui se soit inspiré d’autres productions américaines, les deux héros antagonistes de Green Book se doivent d’être, au moins en apparence, le jour et la nuit .

Tony Lip (interprété par Viggo Mortensen) est bestial. Tony Lip est raciste. Tony Lip est Italien. Tony Lip est un plouc. Mais Tony Lip est travailleur. C’est aussi un mari fidèle et un bon père de famille qui a besoin de fric mais veut le gagner de façon légale plutôt que létale. Tony Lip est aussi un homme de parole. You Have My Word.

Le Dr Don Shirley, lui, est sage, cultivé, fier, franc, aussi rigide qu’un manche à balai. On dirait qu’il me ressemble. Sauf que lui, il voit à travers les gens. En plus, il s’est renseigné : ses « sources » lui ont indiqué que Tony Lip était l’Homme qu’il lui fallait pour ce qu’il veut réaliser. Donner des concerts de piano jusque dans le sud des Etats-Unis et répandre la bonne nouvelle que l’Homme noir peut être aussi civilisé et élégant que l’homme blanc. Nous sommes alors en 1962 et, en Algérie, ex-colonie française depuis 1830, la guerre d’Indépendance (1954-1962) va se terminer ou vient de se terminer.

On peut se demander pourquoi, au contraire de Tony Lip, sa femme est dépourvue de préjugés racistes dès le début. Mais ce serait sans doute faire des manières. Voilà que je me prends vraiment pour le Dr Don Shirley.

A partir de cette limite, on peut décider de classer Green Book dans les films à déposer devant chez soi afin que le jour approprié la benne à ordures vienne nous en délivrer. Ou essayer de sauver ce qui peut l’être dans ce film. C’est cette dernière option que va tenter cet article.

L’Amérique s’est construite avec des hommes comme Tony Lip. Des hommes durs au mal. Les entreprises les plus difficiles réussissent parce-que l’on peut s’allier à des personnes comme lui. Tony Lip incarne la vitalité et la virilité physique. Le Dr Don Shirley, les lettres et l’intellect. Tout homme politique, meneur ou entrepreneur un peu réaliste et ambitieux sait ou apprend très vite qu’il aura besoin au moins de ces deux représentants au sein de son équipe ou de son entourage de confiance. La tête et les jambes. La rue, ses légendes, et celle ou celui qui saura faire s’ouvrir les portes de la haute société. En France, récemment, l’affaire Benalla nous l’a à nouveau démontré.

La différence, c’est que Tony Lip et le Dr Don Shirley sont obligés de coexister. Par contrat aussi bien financier que moral.

Autres arguments en faveur de Green Book, même si on pourrait s’amuser à répertorier ses autres défauts (oui, il y en a !) :

En 2004, Michaël Moore avait obtenu la Palme d’Or au festival de Cannes avec son documentaire Fahrenheit 9/11. Michaël Moore espérait empêcher la réélection du Président Georges W.Bush en pointant son incompétence lors des attentats du 11 septembre 2001 mais aussi pour avoir engagé les Etats-Unis dans la guerre du Golfe en mentant sur les véritables raisons de cette invasion. Il y avait évidemment de meilleures œuvres cinématographiques  que Fahreinheit 9/11 lors du festival de Cannes de 2004. Telles que Old Boy de Park Chan-Wook qui avait alors obtenu le Grand Prix.

En 2019, donner l’Oscar du meilleur film à Green Book sous la présidence Trump est sûrement un équivalent politique. Pour celles et ceux (peu importe leur couleur de peau et leur « origine » sociale, économique ou géographique) habitués à naviguer entre plusieurs cultures voire plusieurs langues, un film comme Green Book fera peut-être  l’effet d’un gros pâté. Mais pour les autres peu habitués à sortir de chez eux et à aller à la rencontre de « l’étranger » ou de ce qui sort de la « norme », ou pour celles et ceux qui veulent simplement une histoire qui se termine « bien » (pour une fois) comme on peut vouloir passer des vacances à l’hôtel en pension complète, ce film sera une grande et belle aventure.  

Peu de grosses productions occidentales proposent des films où des noirs et des blancs cohabitent et parviennent à s’entendre de manière satisfaisante, originale et optimiste. Aussi, dès qu’un film aborde le thème de ce qu’il faut bien appeler «  la coexistence raciale », on en espère beaucoup et sans doute trop. Un principe courant au moins dans le milieu des réalisateurs est de parler de ce qu’ils « connaissent ». Ce qui explique sans doute que ce 15 avril 2019, jour où va commencer à être diffusé le premier épisode de la 8ème et dernière saison de la très bonne série Games of Throne au succès mondial, il y a eu très peu d’héroïnes et de héros « noirs » de premier plan. Alors que nous sommes dans un univers assez fantastique où l’on pourrait penser qu’il est facile de s’affranchir de l’ubiquité de certains plafonds de verre quotidiens. Mais il va de soi que, là aussi, les scénaristes et le concepteur de Games of Throne nous ont décrit plusieurs univers et milieux qu’ils connaissent « bien » et où les noirs sont principalement présents à l’état d’esclaves et d’eunuques. Plus que Cersei, plus que les dragons de Daenerys et les marcheurs blancs du Roi de la nuit, l’homme noir membré et compétent est si effrayant dans Games of Throne qu’il en est absent.  

Et l’on peut faire le même constat en visionnant la très bonne série française Le Bureau des Légendes. A part le personnage de la « mule », où sont les personnes noires dans cette série dont la quatrième saison vient de se terminer ? Dans la série Hippocrate ?

Pour ces quelques raisons, même si j’aurai plus de plaisir à regarder la dernière saison de Games of Throne, la quatrième saison de Le Bureau des Légendes et, sans doute, la série Hippocrate, je crois qu’il faut – aussi- être content de l’existence d’un film comme Green Book. Le tout est de savoir qu’il existe d’autres films et d’autres « vérités » que celles mises en scène dans Green Book. Hier, aujourd’hui et demain.

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