Rapman : la révolution du cinéma afro-britannique
Le cinéma anglais est reconnu pour son cinéma social qui décrit depuis les années 70 les tourments et les crises de la classe ouvrière blanche. De Ken Loach, Alan Clarke, Mike Leigh à Andréa…

Le cinéma anglais est reconnu pour son cinéma social qui décrit depuis les années 70 les tourments et les crises de la classe ouvrière blanche. De Ken Loach, Alan Clarke, Mike Leigh à Andréa Arnold ou Shane Meadows, tous sont acclamé.e.s à l’international. Mais le cinéma anglais a longtemps rendu invisible les minorités. Une nouvelle vague afro britannique relève le défi et impose enfin de nouveaux récits. C’est le cas du rappeur Rapman qui est sorti de Youtube pour s’imposer comme le leader d’une nouvelle génération qui n’attend plus l’autorisation pour faire des films.
Une tradition Street Made in UK
Force est de constater que les afro descendants sont peu visibles dans le cinéma britannique, à l’exception de quelques rares exemples : « Made in Britain » d’Alan Clarke (1982), « Riff Raff » de Ken Loach (1991), « Secrets and Lies », Palme d’or de Mike Leigh (1996) avec la comédienne Marianne Jean Baptiste qui devient la première actrice anglaise noire nominée aux Oscars dans la catégorie Meilleur second rôle, ou « This is England » de Shane Meadows.
Les comédiens noirs britanniques sont obligés de partir à Hollywood pour s’exprimer : Idriss Elba (The Wire), John Boyega (Star Wars), Letitia Wright (Black Panther), Chiwetel Ejiofor (12 Years a Slave), Gugu Mbatha-Raw (Belle), Daniel Kaluuya (Get Out) etc. avec succès.
Bien avant la reconnaissance médiatique de Steeve Mc Queen avec « 12 Years a Slave » et sa série musicale « Small Axe » et le triomphe de la série acclamée « Top Boy », écrite par l’Irlandais Ronan Bennett et produite par Drake et Lebron James, qui met en scène les rappeurs de la scène Grime entre 2011 et 2023, la culture Hip Hop UK a fabriqué des films indépendants à succès qui ne sont jamais sortis de l’île Britannique.

En 2012, le rappeur Plan B tournait un long métrage guérilla, « Ill Manor », avec un budget de 100 000 livres, interprété par le rappeur Riz Ahmed (qui deviendra plus tard un acteur oscarisé).
Ce film culte, nominé aux British Independent Film Awards, sera distribué en Angleterre et en Europe. Inspiré par les succès des films afro-américains tels que « Boyz in the Hood », « Do the Right Thing » ou « Set It Off », ce genre de cinéma made in UK explose déjà dans les années 2000 avec des films tels que « Bullet Boy » de Saul Dibb (2004), « Rollin’ with the Nines » de Julien Gilbey (nominé aux Bafta en 2006), « Kidhulthood » de Menhaj Huda (primé au British Indie Films Awards en 2006), « Brotherhood » (2016) de Noël Clarke, puis « Adulthood ».
L’industrie anglaise exploite le filon commercial du film de gangsters jusqu’à l’avènement mondial de la série culte « Top Boy » qui reprendra toutes les stars du rap Grime anglais : Ashley Walters, Kano, Little Simz, Dave et Aaron.
Si le rap a longtemps été dénigré par les institutions culturelles anglaises, repoussant les producteurs à l’indépendance, à la création de radios pirates, faute de concerts autorisés, suite aux interdictions de salle dans un climat policier hostile, le hip hop s’est construit dans l’underground puis, comme en France ou aux USA, a réussi à atteindre le plus grand public.
L’avènement de ces longs métrages et séries TV raconte l’accession médiatique d’une culture urbaine qui sort petit à petit de l’underground. Pour contourner la censure, les rappeurs diffusent leurs morceaux en se filmant dans des vidéos qui se repassent et se vendent sous le manteau. Cela se transmet en cassette vidéo, puis sur DVD avant l’arrivée de YouTube qui va littéralement transformer l’accès des contenus urbains à la masse et ouvrir une brèche dans un climat politique austère.





« Shiro’s Story », tourné avec 3000 euros, explose les compteurs sur YouTube
Rapman est devenu une légende. L’explosion du buzz anglais du cinéma guérilla est née avec le rappeur londonien d’origine nigériane Andrew Onwubolu MBE aka Rapman qui, avec sa mini série « Shiro’s Story » conçue en 2018 pour un budget seulement de 3000 euros, a cassé la baraque sur YouTube avec 34 millions de vues.
L’originalité de cette mini-série autoproduite est que le rappeur apparait à l’écran pendant des séquences et devient le conteur témoin d’un drame qui oppose deux meilleurs amis dans les quartiers noirs du South East de Londres.
Son rap diégétique crée une passerelle entre l’univers du clip de rap et le cinéma urbain et nous plonge en immersion dans le microcosme des quartiers prolétaires d’origine immigrée. Le style de rap British est le Grime et la Drill, un son très électro drum & bass / Jungle qui l’éloigne du modèle américain.
« Shiro’s Story » est le portrait d’invisibles de la société anglaise qui vivent à la marge et se construisent d’autres codes culturels et philosophiques. Le storytelling dramatique de la série nous plonge dans un quotidien sombre, sans fioriture et résonne comme une réflexion moderne sur la violence quotidienne qui détruit les familles racisées en Angleterre.
Suite à ce succès populaire retentissant (on ne saura jamais s’il a utilisé les bonnes techniques du rap pour booster le nombre de vues !), Rapman impressionne l’industrie musicale et les décideurs du cinéma anglais. Il se fait repérer par des producteurs indépendants qui lui permettent de réaliser son premier long métrage pour le cinéma, cette fois bien financé : « Blue Story ».
De « Blue Story » à « Supacell » : Rapman change de dimension
Le film raconte l’histoire fratricide de gangs afro de Londres à Peckham dans le Sud Est de la ville. Une partie du casting de la série culte Top Boy intègre ce nouveau projet, comme Michael Ward et Kadeem Ramsay.
L’acteur principal de la série, le célèbre rappeur Ashley Walters (qui joue Dushane) apparaissait déjà amicalement à la fin de l’épisode 3 de Shiro’s Story comme un clin d’oeil, ce qui préfigurait la volonté marquée de Rapman d’intégrer rapidement l’industrie musicale et audiovisuelle.
Le film est financé par la BBC et sortira en salles avec la Paramount en 2020. Il sera acheté par Netflix. Suite à ces deux succès Rapman est rapidement sollicité pour écrire sa série d’anticipation pour Netflix « Supacell ».
« Supacell », la consécration Netflix
Le cinéma guérilla afro britannique devient une success story qui va encourager d’autres afro-descendants à oser tourner des films et des séries autoproduits inspirés de leur univers personnel, sur les pas de Rapman, chef de file.
L’Angleterre a trouvé une icône de réussite, un exemple de pugnacité, de créativité et de culot pour la jeune génération sans carnet d’adresses qui se lance malgré la crise économique et sociale du pays ravagé par les tensions intercommunautaires.

En 2025 Rapman a signé un contrat exclusif de représentativité avec la société Roc-a-Fella de Jay Z pour tous ses projets audiovisuels et cinéma, et avec le label Virgin Records pour ses projets musicaux. La saison 2 de « Supacell » est en cours d’écriture.
En attendant de tourner sa série, Rapman a décroché un financement d’un million du Akunna Cook’s Next Narrative Africa Fund (NNAF), qui finance 9 projets par an issus de la diaspora africaine, pour un projet de thriller en Sierra Leone. Il développe ce projet qu’il va co-écrire, réaliser et produire.
Du cinéma guérilla à une nouvelle industrie afro-britannique
Il ouvre la voie en Angleterre à de nombreux auteurs issus de l’immigration qui osent eux-aussi se raconter et proposer à un public jeune des histoires qui leurs ressemblent.
Le cinéma anglais que l’on croyait fermé, montre petit à petit l’exemple aux européens clairement à la ramasse en matière d’inclusion pour produire des films différents, des parcours de vie à la marge des récits dominants.