Knowledge ↗
Menu
Signal Rap français · cultures urbaines · artistes · beatmakers · réalisateurs · labels · vidéo · cinéma
Aller au contenu
7ème Art (News Cinéma)

De Get Out à Kraken : quand le cinéma d’horreur devient politique

Avec Kraken, qui transforme les violences policières en matière de slasher, le cinéma de genre français emprunte une route largement balisée outre-Atlantique. Depuis plusieurs décennies, et plus encore depuis les années 2010, l'horreur américaine…

De Get Out à Kraken : quand le cinéma d’horreur devient politique

Avec Kraken, qui transforme les violences policières en matière de slasher, le cinéma de genre français emprunte une route largement balisée outre-Atlantique. Depuis plusieurs décennies, et plus encore depuis les années 2010, l’horreur américaine est devenue l’un des espaces les plus féconds pour parler de racisme, de violences policières, d’inégalités ou de dérives du pouvoir.

De The Purge à Candyman, jusqu’au phénomène Get Out de Jordan Peele, le monstre n’est presque jamais seulement un monstre. Il permet de déplacer le réel, de le rendre spectaculaire et parfois de faire entendre à des millions de spectateurs un discours politique qu’ils ne seraient pas nécessairement venus chercher dans un film militant.

Le procédé n’est pourtant pas nouveau. Bien avant le cinéma, la satire, le conte philosophique puis la science-fiction avaient compris la puissance de ce détour : inventer un autre monde pour pouvoir parler plus librement du nôtre.

Du conte philosophique au film d’horreur : contourner le réel pour mieux l’attaquer

La satire n’est évidemment pas une invention des Lumières. Mais le XVIIIe siècle européen en fait l’une des armes privilégiées de la critique politique, religieuse et sociale. Lorsque l’expression directe se heurte au pouvoir, à la censure ou aux interdits, la fiction offre un autre territoire.

Voltaire n’a pas besoin d’écrire un traité frontal contre chacune des institutions qu’il attaque. Candide lui permet de déplacer les situations, de pousser les contradictions jusqu’à l’absurde et, par le détour de la fiction, de revenir au monde réel.

Le principe survivra largement aux Lumières.

La science-fiction en fera même l’un de ses moteurs. Inventer un futur, une autre planète, une société dystopique ou une espèce différente permet de parler du pouvoir, de la surveillance, des classes sociales, du racisme, du genre ou de l’autoritarisme en déplaçant le cadre de la discussion.

Le cinéma fantastique et l’horreur vont progressivement récupérer cette fonction.

George A. Romero ne filme ainsi pas seulement des morts qui reviennent à la vie. John Carpenter ne raconte pas seulement une invasion extraterrestre dans They Live. Derrière les zombies, les aliens ou les psychopathes apparaît une autre fonction du monstre : donner une forme physique à une violence sociale ou politique abstraite.

Ce détour possède une force particulière.

Un discours politique frontal annonce immédiatement sa nature et demande au spectateur de prendre position. Le cinéma de genre peut procéder à l’inverse : il attire d’abord par le plaisir du spectacle. La peur, le suspense, le gore ou le fantastique ouvrent ensuite une deuxième lecture.

Le spectateur peut voir le message. Il peut aussi simplement regarder le film.

C’est précisément ce qui va donner à l’horreur américaine contemporaine une puissance politique particulière.

Candyman (1992) Official Trailer | Fear

The Purge, Candyman, Get Out : quand l’horreur américaine devient un cinéma de contestation populaire

Dans The Purge, le dispositif est presque enfantin de simplicité : pendant une nuit, l’État américain suspend la plupart des lois et autorise ses citoyens à tuer.

Mais derrière le concept de film d’horreur apparaît rapidement une expérience politique.

Que se passe-t-il lorsqu’une société extrêmement inégalitaire prétend donner la même liberté de violence à tout le monde ? Ceux qui possèdent des maisons fortifiées, des armes et des systèmes de sécurité ne vivent évidemment pas cette « liberté » comme les plus pauvres.

Au fil des films, la saga transforme ainsi son concept en réflexion sur les classes sociales, le pouvoir, les minorités et la violence institutionnelle. Le genre permet de pousser jusqu’à l’absurde une logique politique : ce n’est plus l’État qui protège les citoyens de la violence, c’est l’État qui organise momentanément les conditions de son déchaînement.

Candyman utilise une mécanique différente.

La légende urbaine, le fantôme et le slasher permettent de faire remonter une histoire de violence raciale que la ville contemporaine préférerait parfois enfouir. Dans la relecture réalisée par Nia DaCosta en 2021, la gentrification de Cabrini-Green, les lynchages, les violences policières et l’exploitation de l’art noir entrent directement dans la mythologie du monstre. DaCosta expliquait elle-même que l’horreur constituait un cadre particulièrement efficace pour intégrer des traumatismes réels à des codes fantastiques.

Source : WIRED — Nia DaCosta on the Real-World Horrors in Candyman

Mais c’est probablement Jordan Peele qui réussit avec Get Out la synthèse la plus spectaculaire entre cinéma populaire et commentaire politique.

Le film ne met pas son héros face à des suprémacistes blancs caricaturaux. Chris entre dans une famille blanche aisée, cultivée et libérale, qui tient précisément à lui montrer combien elle n’est pas raciste.

C’est là que Peele déplace le problème.

Le danger ne vient plus uniquement du racisme revendiqué. Il vient également d’une fascination pour le corps noir, d’une appropriation présentée comme admiration et d’un environnement dans lequel des personnages peuvent tenir un discours progressiste tout en réduisant littéralement les Noirs à des corps dont ils souhaitent prendre possession.

L’horreur rend physique ce qui pourrait rester abstrait dans un essai politique.

The Purge Official Trailer #1 (2013) - Ethan Hawke, Lena Headey Thriller HD

Get Out : quand le film politique devient un phénomène populaire

Et le public suit massivement.

Get Out, produit pour environ 4,5 millions de dollars, a généré près de 260 millions de dollars dans le monde, dont plus de 176 millions sur le marché nord-américain.

Source : Box Office Mojo — Get Out

La comparaison avec certains des films les plus ouvertement politiques de Spike Lee est imparfaite. Les époques, les budgets, les modes de distribution et la taille du marché international sont différents. Elle demeure néanmoins révélatrice de la capacité du cinéma de genre à transporter un discours politique vers un public extrêmement large.

Blackkklansman / Bande-annonce officielle VF [Actuellement au cinéma]

Do the Right Thing, œuvre majeure de Spike Lee sur les tensions raciales et l’explosion de la violence à Brooklyn, affiche environ 37 millions de dollars de recettes mondiales dans les données actuelles de Box Office Mojo.

Malcolm X, immense fresque politique portée par Denzel Washington, se situe autour de 48 millions de dollars.

BlacKkKlansman, sorti en 2018 dans un environnement commercial beaucoup plus comparable à celui de Get Out, dépasse les 90 millions de dollars dans le monde.

Get Out atteint près de 260 millions.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas de mesurer la valeur ou l’influence politique de ces œuvres. Ils montrent autre chose : un film parlant profondément du racisme peut atteindre une audience gigantesque sans avoir besoin de se présenter comme un film politique.

Le cinéma de genre n’a pas remplacé le cinéma militant. Il a trouvé le moyen de faire entrer une partie de son discours dans le cinéma populaire.

Pourquoi ce détour retrouve une importance particulière dans l’Amérique de Trump

Cette fonction du cinéma de genre prend une résonance particulière dans les États-Unis de 2026.

Les États-Unis ne sont pas une dictature. Le pays conserve des élections, des tribunaux, un Premier amendement, des médias indépendants et des institutions capables de contester les décisions de l’exécutif.

Mais les rapports entre la deuxième administration Trump et une partie de la presse américaine sont devenus particulièrement conflictuels.

Le 18 septembre 2026, Donald Trump a annoncé l’interdiction d’accès à la Maison-Blanche de CNN, MS NOW et Politico, accusant ces médias de diffuser de fausses informations. Le lendemain, les badges de journalistes de ces trois rédactions ont effectivement été désactivés et leurs reporters empêchés d’entrer. Les médias concernés ont annoncé vouloir défendre leurs droits garantis par le Premier amendement.

Source : Reuters — Trump bans CNN, MS NOW and Politico from White House

Il serait excessif d’en déduire l’existence d’une censure générale de la création américaine. Mais cette confrontation autour de la presse rappelle pourquoi la fiction acquiert historiquement une importance particulière lorsque les rapports entre pouvoir, information et liberté d’expression se tendent.

Parce qu’une fiction possède toujours une porte de sortie.

The Purge ne prétend pas que les États-Unis autorisent réellement le meurtre pendant douze heures.

Get Out ne prétend pas qu’une famille blanche transplante réellement des cerveaux pour s’approprier les corps d’Afro-Américains.

Candyman ne prétend pas qu’un spectre assassine ceux qui prononcent son nom devant un miroir.

Ils parlent pourtant tous du monde dans lequel ils ont été produits.

C’est l’ancienne puissance de la satire : l’exagération et l’allégorie permettent de déplacer le réel pour mieux en montrer les mécanismes.

Plus une société se polarise, plus ce détour peut devenir précieux. La création n’a pas nécessairement besoin d’affronter directement le pouvoir : elle peut fabriquer un monde imaginaire dans lequel ses contradictions deviennent soudain visibles.

Get Out / Bande-annonce officielle VF [Au cinéma le 3 mai]

De Vermines à Kraken : la France transforme à son tour ses fractures en monstres

La France possède évidemment une longue tradition de cinéma politique.

Mais lorsqu’il s’agit des quartiers populaires et des banlieues, cette tradition a longtemps privilégié le réalisme.

De La Haine à Ma 6-T va crack-er, puis aux Misérables de Ladj Ly, la banlieue est filmée comme un territoire social et politique réel. Police, relégation, discrimination, économie parallèle et rapports avec l’État sont montrés directement.

Le cinéma américain a souvent fait autre chose : il a transformé les problèmes politiques en monstres.

Une partie du cinéma français semble aujourd’hui commencer à emprunter cette voie.

Vermines : lorsque la banlieue quitte le seul cinéma social

Vermines de Sébastien Vaniček constitue à ce titre un tournant particulièrement intéressant.

Une cité française y devient le théâtre d’une invasion d’araignées. Mais l’animal n’est pas choisi au hasard.

VERMINES Bande Annonce (2023) Invasion d'Araignées

Dans un entretien accordé au Monde, Vaniček établissait lui-même un parallèle entre les conditions dans lesquelles les insectes sont enfermés et la manière dont est traitée ce qu’il appelle la « vermine » de banlieue. Il évoquait également l’absence de dialogue et l’impossibilité de communication entre police et jeunesse.

Source : Le Monde — Entretien avec Sébastien Vaniček

La cité n’est alors plus uniquement le territoire du film social. Elle devient celui du survival et de l’horreur.

Le procédé est presque identique à celui développé depuis plusieurs décennies par le cinéma de genre américain : partir d’une réalité sociale identifiable, la déplacer légèrement et lui donner une incarnation fantastique.

Kraken : lorsque le policier devient le monstre du slasher

Avec Kraken, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes semblent pousser cette logique encore plus loin.

UrbanTrackz présentait récemment le film, qui réunit notamment Gazo et La Mano 1.9 dans leurs premiers rôles au cinéma.

Le film, distribué par PAN Distribution et attendu dans les salles françaises le 30 septembre 2026, enferme cinq jeunes dans une tour abandonnée d’une cité, confrontés à un tueur.

Source : PAN Distribution — Kraken

Mais l’élément essentiel est l’identité de ce tueur.

Après avoir envisagé plusieurs possibilités, les réalisateurs ont décidé de faire du meurtrier un policier ayant basculé dans la violence.

« Un flic qui a vrillé… qui tue des gars, et on reprend toutes les bavures policières en mode film d’horreur. »

Cette phrase de Théo Jourdain Rhodes, rapportée par AlloCiné, résume presque à elle seule tout le mécanisme étudié ici.

Source : AlloCiné — Les secrets de tournage de Kraken

Le policier devient littéralement une figure de slasher. Le taser et les grenades étourdissantes deviennent des instruments de cinéma d’horreur.

Le rapport entre jeunes des quartiers et institution policière n’est donc plus uniquement raconté par le dialogue, le drame social ou la reconstitution réaliste : il est transformé en peur physique.

C’est un changement de grammaire.

Pendant des décennies, le cinéma français a demandé au spectateur de regarder les fractures de la banlieue.

Le cinéma de genre commence à lui demander de les ressentir.

Et c’est peut-être là que Kraken dépasse son statut de curiosité réunissant cinéma d’horreur et rap français.

Après Vermines, il participe à l’émergence d’un autre imaginaire : celui dans lequel les quartiers populaires peuvent devenir des territoires de fantastique, de survival ou de slasher sans abandonner leur dimension politique.

Cette rencontre entre rap, cinéma et culture populaire n’est d’ailleurs pas étrangère à l’ADN d’UrbanTrackz et de son pendant anglophone Hellsinky, qui documentent depuis plusieurs années les passerelles entre musique, image et nouvelles cultures urbaines.

La France ne découvre évidemment ni le cinéma d’horreur politique ni la contestation par la fiction. Elle se réapproprie plutôt une mécanique ancienne, passée par la satire, le conte philosophique, la science-fiction et des décennies de cinéma de genre américain.

Quand il devient difficile de représenter une violence sans que le débat politique n’absorbe immédiatement le récit, le genre offre une autre possibilité : lui donner un corps.

Romero avait ses zombies.

Carpenter avait ses extraterrestres.

The Purge avait sa nuit sans loi.

Jordan Peele avait la Sunken Place.

Vermines a ses araignées.

Et avec Kraken, la peur prend désormais le visage de celui qui devrait protéger.


Sources principales : Box Office Mojo, Reuters, Le Monde, WIRED, AlloCiné, PAN Distribution, UrbanTrackz.

Film KRAKEN Bande Annonce

À suivre

Même rubrique

You cannot copy content of this page

Secret Link