Gazo et La Mano 1.9 dans Kraken : le rap entre dans l’horreur
Sur le papier, Kraken pourrait presque ressembler à une opération marketing particulièrement bien pensée : prendre Gazo et La Mano 1.9, deux des rappeurs les plus visibles de leur génération, les placer pour la…

Sur le papier, Kraken pourrait presque ressembler à une opération marketing particulièrement bien pensée : prendre Gazo et La Mano 1.9, deux des rappeurs les plus visibles de leur génération, les placer pour la première fois devant une caméra de cinéma et les enfermer dans une cité avec un tueur.
Mais le premier long-métrage de Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes semble avoir quelque chose de beaucoup plus intéressant à raconter. Derrière le gore, le slasher et la présence de deux stars du rap français, Kraken utilise surtout le film d’horreur pour déplacer le regard porté habituellement sur le quartier et introduire, presque clandestinement, une critique sociale.
Distribué par PAN Distribution, le film sortira en France le 30 septembre 2026. D’une durée de 95 minutes et interdit aux moins de 16 ans, il réunit également Alassane Diong, Manon Bresch, Guillaume Gouix, Bilel Chegrani et Lucie Charles-Alfred.
Une tour abandonnée au milieu de la cité
Le pitch est volontairement simple. Dans une cité, une tour abandonnée alimente depuis longtemps les rumeurs. Des disparitions commencent à s’enchaîner et cinq jeunes sont contraints d’y retourner. Une fois à l’intérieur, ils se retrouvent pris dans un piège dont il semble impossible de sortir.
Le quartier n’est donc pas seulement le décor du film. Il en constitue pratiquement le personnage principal. Kraken a été tourné à la Grande Borne, à Grigny, dont Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes souhaitaient exploiter l’architecture singulière et notamment les immeubles bleus. Le tournage dans cette cité est d’autant plus symbolique que Bilel Chegrani y avait lui-même tourné son premier court-métrage dix ans auparavant, selon les informations recueillies par AlloCiné auprès des réalisateurs.
C’est peut-être ici que se trouve la première originalité réelle de Kraken. Pendant plusieurs décennies, le quartier populaire français a essentiellement servi de théâtre au film social, au polar, aux histoires de trafic ou aux récits consacrés aux rapports avec la police. Ici, les codes changent : la tour HLM devient la maison hantée et les couloirs de la cité deviennent ceux d’un slasher.
« Sheitan », « La Horde », « Vermines » : Kraken n’arrive pas de nulle part
Kraken n’est cependant pas le premier film français à rapprocher rap, quartiers populaires et cinéma d’horreur.
En 2006, Kim Chapiron, issu de l’aventure Kourtrajmé, réalisait Sheitan avec Vincent Cassel. Plusieurs personnalités directement issues de la culture hip-hop apparaissaient déjà dans le film : Oxmo Puccino joue un client de boîte de nuit, Mokobé un videur et Mouloud Achour le DJ du Stixx Club. Le casting du film témoigne déjà de cette proximité entre cinéma de genre et culture rap.
Quelques années plus tard, La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher transformait une tour HLM en champ de bataille contre des zombies. Le rappeur Doudou Masta y interprétait Bola, l’un des personnages importants du film. Là encore, l’horreur entrait directement dans le décor du quartier.
Mais le précédent le plus évident reste probablement Vermines, réalisé par Sébastien Vaniček en 2023. Le cinéaste enfermait les habitants d’un immeuble de banlieue avec une invasion d’araignées mortelles et assumait pleinement le sous-texte politique de son film. Dans un entretien accordé à Le Monde, Vaniček expliquait vouloir parler de la frustration d’un jeune de banlieue et établissait un parallèle entre les animaux enfermés et la manière dont certains habitants des quartiers sont eux-mêmes considérés comme de la « vermine ».
Interrogé par Cineuropa, il résumait parfaitement l’intérêt du procédé : le cinéma horrifique lui permettait d’aborder des thèmes politiques et sérieux tout en touchant un public beaucoup plus large.
Kraken s’inscrit donc dans une courte tradition française. Mais il apporte un élément supplémentaire : deux des rappeurs les plus importants de la scène actuelle y font leurs premiers pas sur grand écran.
Gazo et La Mano 1.9 passent du clip au cinéma
Gazo et La Mano 1.9 ne se découvrent évidemment pas avec Kraken. Les deux artistes avaient déjà croisé leurs univers sur « Pop! », morceau sorti en 2024 sur une production de SHK et ALX. La version anglophone du titre est également documentée sur Hellsinky.
Cette fois, ils changent totalement de médium. Selon les réalisateurs, la production recherchait avant tout des personnalités possédant une présence naturelle à l’écran, avec comme référence l’authenticité de séries comme Top Boy. Pour Gazo comme pour La Mano 1.9, Kraken constitue leur premier rôle sur grand écran.
Mohamed Chabane a d’ailleurs raconté l’implication physique de Gazo pendant le tournage, y compris lors de scènes particulièrement inconfortables tournées en plein hiver. L’artiste semble ainsi avoir accepté les contraintes du genre sans chercher à protéger son image de rappeur.
Cette évolution n’est pas totalement surprenante. Les clips de Gazo utilisent depuis longtemps une mise en scène particulièrement travaillée. UrbanTrackz avait notamment consacré un dossier aux beatmakers et réalisateurs qui construisent son univers visuel. Sur Hellsinky, le clip de « Probation » était déjà présenté comme un véritable mini-film.

Avant Kraken, Snoop Dogg avait déjà transformé le hood en maison hantée
Aux États-Unis, cette rencontre entre le rap et l’horreur est beaucoup plus ancienne et surtout beaucoup plus assumée.
Dès la fin des années 1990, Ice Cube apparaît dans Anaconda, LL Cool J dans Halloween H20 et plusieurs rappeurs commencent à investir directement le cinéma horrifique. Mais au tournant des années 2000, cette présence devient presque un sous-genre en elle-même.
Le documentaire Horror Noire, consacré à l’histoire des Afro-Américains dans le cinéma d’horreur, décrit justement cette période comme celle où commencent à apparaître de nombreux films horrifiques directement inspirés par le hip-hop. Le rapprochement est logique : l’horrorcore et certains courants du rap américain manipulaient déjà depuis des années les images macabres, le fantastique, la violence et les codes du cinéma d’horreur.
Et parmi les meilleurs exemples de cette rencontre figure Bones, réalisé par Ernest Dickerson en 2001 avec Snoop Dogg.
Snoop y incarne Jimmy Bones, une figure respectée de son quartier dans les années 1970. Impliqué dans les jeux clandestins mais présenté comme un protecteur du voisinage, Bones refuse notamment de laisser la drogue détruire son quartier. Il est finalement trahi et assassiné. Plus de vingt ans après sa mort, alors que le secteur s’est dégradé, un groupe de jeunes décide de transformer son ancienne maison abandonnée en boîte de nuit. Ils réveillent involontairement son esprit, qui revient d’entre les morts pour se venger.
Le synopsis officiel disponible aujourd’hui chez Starz résume d’ailleurs le personnage comme un « protecteur du quartier » assassiné et revenu de la tombe.
Mais Bones ne se contente pas de mettre Snoop Dogg dans une maison hantée. Dès sa sortie, certaines critiques relevaient déjà la dimension sociale du film : la dégradation du quartier, l’arrivée de la drogue et la différence entre la génération qui a vécu cette histoire et des jeunes qui réutilisent les codes du hood sans nécessairement en connaître la mémoire.
Dans Horror Noire, le film est justement cité comme l’un des exemples marquants du cinéma d’horreur inspiré par le hip-hop du début des années 2000, avec cette idée centrale : l’horreur permet aussi de raconter ce qui est arrivé aux quartiers noirs américains.
Le film de genre, dernier refuge de la critique sociale ?
C’est ici que Kraken devient plus intéressant que son simple argument promotionnel.
Depuis les années 1990, la frontière entre cinéma indépendant américain et industrie hollywoodienne s’est considérablement brouillée. Le rachat de Miramax par Disney en 1993 est devenu l’un des symboles de cette transformation. Des historiens du cinéma ont même utilisé le terme « Indiewood » pour décrire ces productions situées entre cinéma indépendant et logique des grands studios.
L’ouvrage universitaire Indie, Inc.: Miramax and the Transformation of Hollywood in the 1990s revient précisément sur cette mutation. En 2004, The Guardian constatait lui aussi que le succès de Miramax et de films comme Pulp Fiction avait poussé pratiquement tous les grands studios à développer leur propre branche « indépendante ».
Il serait excessif d’en conclure que le cinéma indépendant américain a perdu toute capacité critique. En revanche, une partie de la contestation sociale a trouvé un terrain particulièrement fertile dans un espace beaucoup moins attendu : le cinéma de genre.
Antoine de Caunes explore d’ailleurs régulièrement cette capacité des genres populaires à raconter leur époque dans son émission Genre Genres, consacrée aussi bien au zombie qu’au western, à la science-fiction ou au film de guerre.
Mais l’un des exemples les plus explicites reste The Purge.
« The Purge » : cacher la politique dans un film d’horreur
Le principe de The Purge ressemble au départ à celui d’une excellente série B : pendant une nuit, tous les crimes, y compris le meurtre, deviennent légaux aux États-Unis.
Mais son créateur James DeMonaco n’a jamais caché ce qui se trouvait sous le spectacle. Dans un entretien accordé à Den of Geek, il explique que le film parle aussi de la fracture entre riches et pauvres, des armes et des rapports raciaux. Il emploie surtout une expression particulièrement intéressante : celle du « smuggler’s cinema », le cinéma de contrebande.
« Let’s do a genre movie. We can smuggle some stuff in there. »
James DeMonaco, Den of Geek
Autrement dit : fabriquer d’abord un film efficace, accessible au grand public, puis faire passer à l’intérieur des idées politiques ou sociales sans transformer le film en discours militant.
C’est précisément ce que le film de genre permet depuis longtemps. George Romero pouvait parler de consommation de masse avec les zombies de Dawn of the Dead. Jordan Peele pouvait utiliser le cauchemar de Get Out pour interroger le racisme américain. Sébastien Vaniček pouvait transformer l’araignée de Vermines en métaphore du regard porté sur le banlieusard.
Et Kraken semble utiliser exactement le même mécanisme.
Dans Kraken, le monstre est un policier
Car le détail le plus important du film n’est peut-être ni Gazo, ni La Mano 1.9, ni même la tour abandonnée.
C’est l’identité du tueur.
Pour imaginer leur menace, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes ont envisagé plusieurs pistes : un ancien militaire devenu fou ou encore un ancien enfant-soldat. Ils ont finalement préféré quelque chose de beaucoup plus directement ancré dans la réalité française : un policier qui bascule et devient lui-même le tueur du slasher.
« Un flic qui a vrillé… qui tue des gars, et on reprend toutes les bavures policières en mode film d’horreur. »
Théo Jourdain Rhodes, cité par AlloCiné
Cette décision entraîne immédiatement une autre contrainte d’écriture : si le meurtrier est un policier, ses armes doivent elles aussi appartenir à cet univers. Les cinéastes ont donc construit certaines séquences autour du taser et des grenades étourdissantes, transformés en instruments de film d’horreur.
Le procédé est loin d’être anodin.
Dans le slasher américain traditionnel, le policier arrive généralement pour arrêter le monstre, protéger les victimes ou constater le massacre. Dans Kraken, la figure censée représenter l’ordre devient elle-même la menace. Et les personnages qui doivent lui échapper sont des jeunes enfermés dans une tour de cité.
L’architecture, les armes, l’uniforme, la relation entre police et jeunesse : tout ce qui appartient habituellement au vocabulaire du film social français est déplacé vers celui du cinéma horrifique.

Des réalisateurs qui parlaient déjà de la société
Ce choix paraît encore moins accidentel lorsque l’on regarde le parcours des deux réalisateurs.
Avant Kraken, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes avaient notamment réalisé ensemble ReuSSS pour France TV Slash, une série musicale mêlant rap, R&B et drame social. France Télévisions expliquait alors vouloir raconter la France contemporaine dans toute sa diversité tout en abordant le racisme, le sexisme, les extrémismes et les intolérances.
La série a reçu le Prix Révélation Réalisation aux Éclats 2023, tandis que son trio d’actrices avait obtenu un prix collectif d’interprétation à Séries Mania. Les deux réalisateurs ont ensuite travaillé sur les trois derniers épisodes de Young Millionaires pour Netflix.
Ils ne découvrent donc ni les cultures urbaines, ni la cité, ni l’utilisation d’un genre populaire pour raconter autre chose que ce qui apparaît immédiatement à l’écran.
Kraken est peut-être beaucoup moins con qu’il n’en a l’air
Il faudra évidemment attendre de voir le film dans son intégralité pour savoir jusqu’où cette dimension est réellement développée. Un sous-texte intéressant ne garantit jamais un bon film et Kraken reste d’abord vendu comme un spectacle horrifique.
Mais réduire le projet à « Gazo et La Mano jouent dans un film d’horreur » serait passer à côté de ce qui pourrait précisément faire son intérêt.
Comme Bones transformait le hood américain et son histoire avec la drogue en maison hantée, comme The Purge transforme les fractures de la société américaine en dystopie sanglante, et comme Vermines utilisait les araignées pour parler du regard porté sur la banlieue, Kraken récupère les codes du slasher pour les installer dans un territoire extrêmement français.
Une cité. Une tour. Des jeunes. Un policier. Un taser. Des grenades. Puis le cinéma d’horreur qui déforme légèrement chacun de ces éléments jusqu’à rendre visible ce qui, dans la réalité, constitue déjà une peur.
En clair, « Kraken » est peut-être beaucoup moins con qu’il n’en a l’air.