Propos recueillis et traduit par Zez XXI

J’étais encore très jeune. Il m’a fallu du temps pour comprendre le rejet… Mais après avoir passé ma jeunesse dans les baraquements de Nanterre, dans ce  lieu de désuétude que les profanes appellent “les bidonvilles”, je me suis promené autour du La Défense loin de sa fausse arrogance. Alors j’ai pu apercevoir ces cités. J’ai encore du mal à m’en remettre. J’étais jaloux, ulcéré, j’était peiné. Pourquoi ces familles avaient-elles le droit de vivre dans des immeubles tandis que nous autres nous étions retranchés dans les bordures de la mort, comme des chevaux qu’on enjambe la journée et laisse au repos le soir ?

J’étais frappé par une chose, même si je ne pouvais pas encore me l’avouer. Parmi toutes ces familles qui vivaient dans le luxe des cités dortoirs, il y avait très peu de gens qui me ressemblaient. Très peu de personnes à la peau mate et à l’accent du Sud. Ils étaient de bon français, nous étions de méchants arabes. On dit aujourd’hui que la France est raciste. Mais dans les années 70′, la situation était catastrophique. Je me rappelle qu’un jour, j’étais avec ma mère à la Mairie. Je comprenais le français, elle faisait mine de le parler. Dans le vacarmes des ustensiles administratifs, j’entendais des mots cruels, des phrases violentes, comme “Ils nous veulent quoi les arabes là”. Nos parents ont tout accepté, car ils ne comprenaient rien à ce qui leur arrivaient.

Mon père s’est installé en France dans les années 50′. Pour pas trop faire caricaturale, il était venu en France à la recherche de travail depuis son Algérie natale tandis que la France espérait attirer des bras et des jambes classés discount pour reconstruire un pays ravagé par la guerre. Toute cette histoire commence comme une blague raciste. Puis il a fait venir sa femme. Les premiers temps il vivait dans un foyer de célibataire mais désormais il devait construire un foyer. Alors il a pris les choses au pieds de la lettre, il a invité un de ses amis et a construit un baraquement autour des bidonvilles de Nanterre.

Pour ma part lorsque je suis né, je me sentais pas différent des autres. Je ne ressentais pas la pauvreté au quotidien. N’ayant jamais connu le luxe d’un foyer, je pensais que la France était un pays de bidonville, un Mad Max à la sauce béarnaise, le genre de choses qu’un autochtone ne peut pas comprendre. Tout un terrain de jeu lorsqu’on est un enfant, le bidonville était le mien.

Etrangement on se fait beaucoup d’illusions quant à l’organisation d’un bidonville. Certains pensent qu’il y a les chefs et les autres. Non pas du tout chaque famille vivait sa vie comme dans une cité, il n’y avait ni légions ni mafia. Nous étions les enfants prépubères d’une République qui a tellement détesté nous voir qu’elle nous a cloisonné au fond d’un bac. Mais nous n’étions pas très bien vu par la population.

Un soir nous nous promenions avec des amis du bidonville. Nous avions entre 8 et 9 ans. Deux forains se sont faits agresser par une bande. Les forces de la Police judiciaire nous ont alpagué avec une violence inouïe. Dans le cœur des gardiens de la paix je voyais surtout la haine contre quelque chose qu’ils ne connaissaient. L’affaire à l’époque a eu un certain retentissement, et je suis passé devant l’IGS. Mais la Police des Polices m’a conseillé de ne pas porter plainte si je ne voulais pas que mes parents soient expulsés en dehors du pays. C’est la première que j’ai ressenti ce rejet qui nous a tous poussé vers la mort.

Oui car le Bidonvilles contrairement aux apparences, et même si la plupart de mes coreligionnaires venaient du Maghreb était loin d’être une Mosquée. Après le travail à l’usine, les ouvriers fumaient copieusement des cigarettes et buvaient de l’alcool autant qu’ils pouvaient. Quelques fois ils faisaient la prière pour se donner bonne conscience mais cela n’allait jamais très loin. Puis un jour, j’ai rencontré mon beau frère. L’homme était dans la religion. C’est étrange je pense. Quelques fois, une personne nous demande du respect juste par ce qu’il croit en Dieu. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose. Le respect ne se demande pas. Les choses ont changé. Selon cet orateur habile, nous allions brûler dans les flammes de l’enfer pour notre irrévérence envers le Seigneur. Nous étions déjà en Enfer, nous cherchions le paradis dans un ailleurs. Avec ces discours radicaux, l’Islam est devenu peu à peu le mont de piété local. Peu après il m’a envoyé en Algérie pour faire l’armée mais c’est une autre histoire.

Entre joies et peines, la vie autour du Bidonville tenait le coup. Mais c’était loin d’être un havre de paix. Un jour un couple est né dans le bidonville. Le garçon venait de chez nous, la fille était riche. Enfin elle était riche à nos yeux, elle vivait en cité. On les voyait partout. C’était un véritable exemple de réussite pour nous. Puis le garçon a été emprisonné. Pendant son incarcération sa petite amie a trouvé une autre épaule pour être rassurée. Il est sorti, et il l’a assassiné… Une fin tragique et regrettable. Le bidonville était le miroir grossissant des peines.

J’ai passé ma jeunesse dans un espace de liberté, je n’ai pas ressenti le rejet tout de suite. Mais le pire dans mon histoire c’est celle des autres. L’héroïne est entrée dans le bidonville en même temps que moi. Je ne compte pas le nombre d’amis qui j’ai vu basculer dans la délinquance puis dans la mort. Ils tombent les uns derrière les autres devant le décor macabre des baraquements de tuile car depuis toujours “derrière les joies se cachent les peines”.

Paradoxalement si j’ai pu m’en sortir, paradoxalement si je suis devenu comédien, si je m’en sors tant bien que mal, c’est seulement parce que je n’étais pas aussi fort que les autres, pas aussi violent, pas aussi agressif. Je n’avais pas le choix, il me fallait sortir pour comprendre. Il me fallait vivire pour survivre. Derrière moi, il n’y pas plus de barraquements juste le sourire de quelques frères d’armes que la drogue ou la prison ont emporté dans le tourment des peines.

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