Track 8 : « J’ai pas de Face » !

Le contrat avec Rakim est assez clair. On fournit 5 à 10 contenus à son website chaque jour. En échange, il nous gratifie de quelques espaces publicitaires complètement gratuits (qu’on peut revendre). On commence de suite. Si Rakim représente la face visible du business, le website est dirigé par Yacin (un as des réseaux sociaux connu aussi pour avoir un caractère de cochon).

Au début en tout cas, les échanges sont cordiaux. Yacin est content d’avoir des journalistes réactifs qui peuvent répondre à ses attentes en cas de besoin. D’après les dires, Yacin est une véritable machine à faire du buzz. Selon Rakim, il a mis en place un système d’alertes sur les réseaux sociaux qui lui permet d’être le premier sur toutes les informations. C’est ainsi qu’il a construit son website en faisant avant tout de l’exclu. On a à peu près 10 minutes pour traiter chaque information. Mais les articles sont bateaux. Les deux hommes sont des contraires comme « le soleil et la lune« , ils peuvent se croiser mais jamais se rencontrer. Rakim c’est un homme de glace, raisonnable, un petit héros dans la ville de Mitry dont il est originaire, Yacin c’est les flammes de l’enfer. Il traîne son côté speed et déraisonnable partout où il passe. Mais il est « explosif comme l’Etna« . Son mauvais caractère, c’est aussi ce qu’il a insufflé au site Web. Comme les deux charges opposées d’un aimant, les deux hommes sont aussi complémentaires qu’ils représentent l’équilibre du website.

Avec Aline cependant, ma collègue, et Alexandre, le stagiaire, on continue de chercher des clients pour les espaces publicitaires. Premier contact avec un certain Oscar Lézar. Le rappeur de province a un don inné pour les rimes. Son rap reste pour le moins oldschool mais il y a une poésie chez lui. Il affectionne les phrases bien faites. Il n’a pas beaucoup de budget. Mais Aline éclate de rire lorsqu’elle voit son premier clip. Oui car sur la première image du clip, le rappeur fait une faute d’orthographe sur son cahier. Il écrit : « On a rêver » au lieu d’écrire « On a rêvé« .

Aline ne comprendra jamais que l’orthographe est un marqueur de classe. Si le rap a développé un langage à part quelques fois très poétique, bien que minimaliste, c’est qu’il s’affranchit quelque part du français à l’état pur. En France, ton destin est tracé dès tes premiers pas. Tandis que les enfants de Bohème lisent « le Petit Prince » avant de rentrer au collège-lycée Charlemagne, que les petits bourges se pressent autour de Janson de Sailly, le petit peuple se contente de ce qu’il trouve.

Dans mon collège, un ouvrier de métallurgie était venu nous expliquer les métiers dans son secteur fièrement vêtu de son bleu de travail. Pendant ce temps là, les lycées du centre accueillaient sans doute des artistes et des journalistes. Nous n’avions pas le temps de rêver. Dans ma classe au collège, il y a avait des drames personnels éparpillés partout dans la salle de classe. Et personne ne se la jouait « Dangerous Minds« . C’était loin d’être une réunion de gangster ou de dangereux criminels. Alors l’orthographe dans tout ça, c’est un luxe qu’on a laissé au grand lycée. Iam le savait : on n’est pas « né sous la même étoile« . Alors certains, et seulement certains d’entre nous, ont refusé de suivre leur étoile, alors ils ont suivi d’autres chimères « reflet violet dans les prunelles » (Booba) troquant leur vie pour quelques billets « pleurant leur jeunesse derrière des barreaux » (Rocca). Les autres ont pris les choses avec humour, et ont suivi, « Boys in da hood« , et « Menace 2 Society » à la télévision comme tout le monde.

Mélo, la sœur d’Alexandre nous présente un rockeur qui pourrait être intéressé par nos services. Je rentre dans le bureau de Colin, et je le préviens avec Aline que notre réseau dans le rock est ultra limité voir quasi inexistant. Mais Colin ne veut rien entendre, il veut le contrat c’est son domaine. Comme un serpent à sonnette, Colin fait rentrer le rockeur, et il lui sort le grand jeu. Je suis bloqué, et Aline aussi. On ouvre notre gueule, on n’a plus d’open space ! Plus rien !

C’est encore pire que ce que je pensais. Le rockeur laisse entendre qu’il a beaucoup de dettes, qu’il fait tout pour les rembourser. Bon je te tente le truc. Jusqu’au moment fatidique, j’essaie de convaincre Colin de ne pas prendre l’argent dur rockeur. Colin ne veut absolument rien entendre. Finalement, le rockeur lui laisse près de 1500 euros en chèque. Colin encaisse l’argent. Aline quitte la boite, je quitte l’open space. Et Alexandre sombre dans la dépression. Mais on n’aura une dernière aventure avec Alexandre.

Le stagiaire est invité comme moi à une fête dans le XIX ème arrondissement de Paris avec l’association « Les Mères en Place« . L’association qui officie autour de Place des Fêtes (la « zone » avant l’arrivée des bohèmes) se charge de mission d’alphabétisation pour certains, d’aides en tous genres pour les parents et les enfants de Place des fêtes.

L’association est uniquement composée de femmes. C’est un peu magique. On voit le meilleur et le pire des quartiers en quelques jours d’intervalle. « Les Mères en Place » ont organisé une grande fête avec quelques rappeurs. Mokobé du 113 est invité à participer. Comme AP et Rim’K, les mecs de cette époque, et plus particulièrement de la Mafia K1 Fry ont ce côté militant qu’un rappeur aujourd’hui a mis de côté préférant faire briller ses cheveux gominés et son teint de mandarine gonflé à l’autobronzant dans les chichas environnantes. On fait une Interview des « Mères en Place » pour le mag Astral Hip Hop. Je suis un peu subjugué. On rentre dans la cité parentale. Alexandre est tellement motivé qu’il prépare tout pour l’article qu’on doit rédiger le lendemain jusqu’à 4 heures du tams.

Il ne reste désormais plus rien. Quelques jours plus tard, Alexandre ne répond plus au téléphone. Je lui en veux pas vraiment. Alice tente de s’éloigner aussi. Quant à moi, je sais qu’on arrivera nulle part avec Colin. Je ne le reverrais plus jamais.

Je rappelle J.R. Au début il se fout de ma gueule. Puis on tente une nouvelle approche…. Finalement le réseau a beaucoup grossi dans le Rap. Puis quelques années plus tard, tandis que je traîne et que je travaille avec Fayz, que j’ai rencontré à la GP. On a des nouvelles de Colin. Fayz est un croyant. Il rentre dans l’appartement puis éclate de rire. Il me dit : « Zez ?. tu sais ce qu’il est devenu Colin ? Il est pasteur dans une Église évangélique« . Je lui répond que « ça m’étonne pas trop, il a trouvé la meilleure arnaque du monde, il vend Dieu désormais« . Puis Fayz me dit qu’il va rentrer dans son Église et le traiter « Menteur aux yeux de tous« . On rigole et on passe à autre chose.

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