Interview — Abd al Malik autour de Furcy, né libre

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C.E.O HELL SINKY, author, journalist, documentary

Autour du film Furcy, né libre

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène l’histoire de Furcy ? Tu as expliqué que cette histoire était, d’une certaine manière, aussi la tienne. En quoi te reconnais-tu dans son parcours ?

Je me reconnais dans le parcours de Furcy parce que c’est un homme, une personne considérée comme esclave, qui a appris à lire et à écrire en cachette. S’il n’avait pas su lire ou écrire, rien de tout ça n’aurait été possible. Et d’une certaine manière, il montre l’importance de l’éducation, du savoir, de la connaissance. En cela, je me suis totalement reconnu sur Furcy et son parcours, parce que moi-même, sans le rapport au savoir, à l’éducation, à la connaissance, rien n’aurait été possible pour moi. Donc évidemment, dans des conditions éminemment moins dramatiques, mais la puissance du savoir et de l’éducation permet littéralement de transcender sa condition.

Dans le rap français et plus largement dans la culture populaire, certaines figures liées à l’esclavage sont souvent citées, notamment Kunta Kinte. En revanche, l’histoire de Furcy est très peu évoquée. Comment expliques-tu cette invisibilisation ?

C’est vrai que, à la différence de Kunta Kinte — dont l’histoire est racontée dans le livre Roots, puis dans la série d’Alex HaleyFurcy est moins connu. Quand on parle de Kunta Kinte, c’est une histoire qui se passe aux États-Unis. On connaît la puissance de frappe des Américains en termes de popularisation de héros. Là, on a affaire à une histoire réunionnaise. Bien qu’il ait été connu localement, c’est Mohamed Aïssaoui qui, en 2010, avec le livre L’affaire de l’esclave Furcy, a commencé à populariser sa figure en France.

Furcy, né libre est ton deuxième film après Qu’Allah bénisse la France. Après cette première expérience au cinéma, est-ce que le financement et la recherche de distributeurs ont été plus simples cette fois-ci, ou au contraire plus complexes ?

En réalité, ça a été plus simple parce que, depuis mon premier film, Qu’Allah bénisse la France, j’ai été identifié en tant que réalisateur. J’ai aussi réalisé la série 9 3 BB, la série citée sur TikTok. Disons que mon nom en tant que metteur en scène signifie quelque chose aujourd’hui. Donc le financement n’a pas été facile, parce que le financement c’est toujours compliqué, mais ça a été plus fluide.

As-tu rencontré des freins particuliers — financiers, institutionnels ou artistiques — pour monter ce projet ? En quoi cette aventure diffère-t-elle concrètement de celle de ton premier film ?

Ce qui diffère de mon premier film, c’est que le budget était dix fois supérieur. Forcément, ça devient plus lourd en termes de production. Mais je n’ai pas rencontré de frein particulier, à part ce qui concerne la durée d’un film. Le montage d’un film, ça a duré cinq ans — cinq ans de ma vie entre l’écriture et le moment du clap de fin. Ce n’est pas que c’était compliqué, mais c’est long. Ça fait partie du process du cinéma, et ce n’est pas nécessairement lié au sujet du film.

Rap conscient, héritage et responsabilité

Aujourd’hui, ce type de rap semble marginal. Quel regard portes-tu sur ce qu’on appelle le rap inconscient ?

À mon sens, il n’y a pas vraiment de rap inconscient ou conscient. Il y a des personnalités. Des personnes qui se sentent investies, d’autres d’une autre manière. Je pense que tout se respecte. Ce qui est important, c’est d’être en phase avec qui on est. Que ce soit avec N.A.P. ou moi en solo, j’ai toujours pensé qu’on avait une responsabilité artistique. Mais je ne suis pas dans l’idée d’être un donneur de leçons. Les gens sont comme ils sont ; l’important, c’est d’être fidèle à soi-même.

Est-ce ta condition de rappeur qui t’amène à porter ce discours ?

Ce qui m’amène à porter ce discours, c’est mon rapport au monde en tant qu’être humain. On a une responsabilité les uns vis-à-vis des autres. Même si on est singulier, on a quelque chose en commun : l’humanité. Et on doit se battre pour préserver cette humanité.

La bande originale Furcy – Héritage

Pourquoi avoir ouvert le projet avec Sine Qua Non ?

Sine Qua Non signifie que s’il n’y a pas de justice, il ne peut pas y avoir de paix. Et si la paix n’est pas là, la justice est compliquée également. Tout est lié. Dans une époque où l’on voit tant d’injustices, c’était important de scander cela fort.

Sur les réseaux, certains disent : “On en a trop parlé, est-ce que ça suffit pas ?” Non, ça ne suffit pas. Tout ce qui touche à la déshumanisation mérite d’être dit encore et encore pour que cela ne se reproduise pas.

Question directe : est-ce que l’esclavage est réellement aboli ?

Oui, l’esclavage est aboli en France. Mais de l’esclavagisme est né le capitalisme, et aujourd’hui il existe des formes nouvelles d’asservissement. Donc on doit rester vigilants et continuer à se battre contre ces formes modernes.

Travail en famille et transmission

Furcy – Héritage a été réalisé avec Matteo Falcone, et la composition confiée à Bilal Al Aswad, déjà présent à l’époque de N.A.P.. Pourquoi travailler en famille ?

Parce que ce sont les personnes les plus talentueuses que je connaisse. Travailler en famille apporte une rigueur et une honnêteté artistique. On peut se dire les choses directement. Cette exigence, on l’a apportée au film et à l’album inspiré du film.

Perspectives

Je vais participer au Printemps de Bourges et ouvrir la scène pour Patti Smith. C’est aussi l’année des 20 ans de mon album Gibraltar. Une tournée est en préparation. Je continue à écrire pour la littérature et le cinéma, et je participe à la production du prochain album de Matteo Falcone. L’idée est de rester réactif et d’apporter quelque chose de frais et d’étonnant à chaque fois.

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