A l’âge où dans l’univers des comics, certains jeunes découvrent leurs super pouvoirs de mutants, Victor, lui, ploie sous l’encombrement de son corps de garçon. 

Il lui faut forcer pour obtenir ce que la majorité des jeunes femmes a de naissance ou acquis plus tôt que lui en travaillant « doucement ». 

La stricte discipline de la chirurgie et de la danse classique de haut niveau sert de justaucorps au film de Lukas Dhont. Et l’on souffre avec Lara-Victor, côté pile et côté face. 

Lorsqu’une consultation avec la chirurgienne nous apprend que le corps de Lara-Victor est une cartouche dont il faut vider le pénis et sur laquelle il convient de pratiquer une colostomie qu’il gardera jusqu’à la – « très lente»- cicatrisation. 

Lorsque ses répétitions de danse, en groupe ou en individuel, exigent qu’il transforme en profondeur son rapport à la gravité terrestre. Car son corps est déja raide de son expérience de vie de garçon pourtant gracile. Or « Le poids doit participer à l’action ». 

D’un côté comme de l’autre, Lara-Victor se porte volontaire pour se confronter à certains canons de perfection. Il lui faut en tout point être un modèle. Les hésitations de son corps et de son âge ne sont plus de mise : 

« Si tu retiens ton mouvement, tu tombes. Danse en profondeur. Tu dois travailler plus dur ». 

Cependant, la chorégraphie des contradictions demeure un exercice imposé: 

« Toi, tu veux tout de suite devenir une femme. Il faut vivre ton adolescence». 

Lara doit tenir. Elle peut à la fois compter sur l’affection – idéalisée ?- de son entourage proche. Elle doit aussi raviver son père lorsque celui perd pied. Et se heurter à son petit frère qu’elle materne quand celui-ci se révolte et la rejette. 

Jeune homme insuffisamment sûr de sa féminité, Lara évite les douches collectives après ses répétitions de danse. Elle évite aussi les bouches des garçons. Mais elle boit les paroles des jeunes rivales de son école de danse qui la guettent et médisent alors que l’instance de leur corps est un supplice pour elle : 

« Les gens parlent beaucoup ». 

Devenir femme, prendre la place de quelqu’un d’autre dans un monde de compétition, et pourtant se jeter en pâture pour se faire accepter par la norme du groupe qu’elle s’est choisie- celui des apprenties danseuses de son école – cela a un prix. 

Un prix d’autant plus élevé que Lara n’est pas une leader pour s’imposer face à la dictature du groupe de filles et de leurs hormones. Plus que d’autres, elle doit suivre cette consigne : 

« Vérifiez votre espace ». Autrement, l’humiliation infligée par le groupe précèdera la mutilation chirurgicale. 

Sauf que Lara est celle qui, les pieds en sang, prend parfois une échelle pour s’étirer dans le mensonge. Et pour croire que devenir adulte, c’est tout affronter toute seule. Son sourire d’élite et sa voix douce saupoudrent des semi-remorques de peine. 

« Je sais que tu souffres. Je ne céderai pas ». « Tu ne te facilites pas la tâche, hein ? ». 

Si Lara expose volontiers son corps aux jugements des autres, elle reste close sur ses émois. Ce sont donc les autres qui doivent déduire ce qu’elle pense et ressent même lorsqu’avec eux le courant ne passe pas. Et ce sont les autres filles qui s’accomplissent devant elle. Ce faisant, L’identité de Lara, reste floue. Au contraire de cette détermination, assez proche de celle du Samouraï, finalement, pour changer de sexe. La cisaille contre la grisaille. 

A la fin de la séance, je me suis tourné vers une spectatrice pour l’interroger. Elle m’a répondu avoir été « prise jusqu’aux 3⁄4 du film » puis avoir ressenti une « fatigue du film ». 

Girl a en effet peut-être été un peu trop appuyé. Selon Wikipédia, le film a été très bien reçu par la critique même si l’unanimité est incomplète : 

« Caméra d’or, le Prix FIPRESCI et la Queer Palm, alors que Victor Polster remporte le Prix d’interprétation de la section Un certain regard. L’accueil des professionnels du cinéma est unanimement très positif, mais le film est cependant critiqué par des militants de la cause trans». 

(Source Wikipédia) 

Girl justifie à mon sens bien plus d’attention que le Black Swan (2010-2011) de Daren Aronofsky qui avait donné l’Oscar à Natalie Portman pour son interprétation. Bien-sûr, dans le film d’Aronofsky, le trouble identitaire était d’un autre genre et l’on était davantage dans le fantastique. Mais pour ce qu’il suggère et sa profondeur, Girl est selon moi supérieur. 

Sur un thème assez proche, j’avais aussi bien aimé les films Transamerica (2004) de Duncan Tucker et Man on High Heels ( 2015) de Jin Jang. 

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