Il y a un gouffre entre le quartier et le cinéma. Au début des années 90′, le mouvement Hip-Hop s’est emparé des quartiers. Des graffeurs, des beatmakers, des danseurs et surtout des rappeurs ont pris naissance dans la brume du bitume, s’extirpant du béton comme des jonquilles qui n’auraient jamais du pousser. Pendant des années, le Rap est resté à la porte des médias dits “traditionnels”, des célébrations en tous genres. Il y a deux ans encore alors que la “Musique Urbaine” était le genre le plus écouté en France, les Victoires de la Musique fêtait le Hip Hop dans la petite catégorie “Meilleur chanson urbaine”. Une sombre consolation qui marque un peu plus la naissance de deux sociétés parallèles en France qu’un Premier Ministre bossu dont la bonhomie a fait ricaner les quotidiens nationaux a appelé “La France d’en Haut, et la France d’en Bas”.

Le Quartier et le Cinéma

Pour le cinéma c’est encore pire. Avant les années 00′, devant les budgets pharaoniques du 7 ème art le quartier ne faisait pas le poids. Dans la musique, c’est surtout au niveau de la distribution et de la médiatisation que le Rap a été bloqué. Pour le cinéma, la production était tout bonnement impossible. Puis la révolution numérique, et les superbes caméras Sony (bons marchés) ont fait leur apparition permettant aux réalisateurs des bas fonds parisiens et marseillais de s’exprimer. Pendant un temps, le vidéo clip prenant source dans un Rap qu’il doit illustrer a constitué la seule oeuvre des quartiers.

Les pionniers de Koutrajme porté par Chapiron, Gavras et le jeune Ladj Ly ont révolutionné le cinéma. Tout d’abord avec leur devise “Fuck le Scénar” sur laquelle ils sont tous revenus en tant que cinéaste, mais surtout parce qu’ils ont permis au public de voir le monde sous un autre angle. Le cinéma c’est d’abord raconter une histoire. Mais elle ne raconte jamais la leur. Voilà pourquoi les quartiers sont le vecteur d’un cinéma nouveau.

Depuis la Haine, beaucoup de “films de cités” ont été dévoilés avec plus ou moins de réussite, de “La Cité Rose” jusqu’au très réussi et cependant un peu caricaturale “Héroïnes”. Puis le drame des “Misérables” à Montfermeil orchestré par Ladj Ly a rappelé à la France que la pauvreté extermine toujours Gavroche et Causette. Ils n’ont plus la même morphologie mais exprime les mêmes sentiments.

Et la Rue a fait de moi Kery James le mélancolique

“Il y a des combats que l’on ne peut pas gagner” (Orelsan). Avant de fonder le rap conscient en 2001 avec “Et Si c’était à refaire”, Kery James était le principal maître artificier du groupe de Rap le plus censurable de l’histoire du Rap en France, Ideal J. Rien qu’avec le titre “Hardcore”, Kery James et son équipe aurait pu pousser la mère Morano à saisir 4 ou 5 tribunaux. Mais l’homme comme il s’amuse à le raconter dans son morceau “Lettre à Mon Public” aime l’autocritique, il se trompe et change “pour éviter de vous tromper”.

Après plusieurs albums conscients et ouvert musicalement qui emprunte autant au Rap français qu’aux sonorités africaines en tous genres, le fondateur prend la voie du théâtre. Loin d’une vision manichéenne qui fait de “L’Etat le principal responsable” de la situation dans les quartiers, le rappeur construit sa pièce de théâtre comme un plaidoyer pour la banlieue. Ces détracteurs ne l’ont pas entendu. L’ancien membre de la Mafia K1 Fry tente d’extirper le quartier du rôle de victime dans lequel il a toujours été enfermé. Comme Passi qui dans son featuring avec Calogero dans “Face à la Mer” déclarait “si t’es en bas, t’as qu’à cravacher t’as qu’à pas lâcher”, Kery James lance la dialectique de son chef d’oeuvre “Constat Amer” au théâtre : “Et tes potes assassinés ? Est ce que c’est la Police qui les a tué”

La pièce “A Vif” réunit près de 100 000 spectateurs et le plaidoyer de Kery est beaucoup moins stéréotypés que certains journalistes persuadés de connaître la banlieue pour l’avoir croisé dans Le Figaro le laisse entendre. Puis le leader du 94 avec d’autres se laisse à rêver d’un film. C’est le projet “Banlieusards”. Il va se heurter non pas à un mur mais à l’étoile noir.

Pendant près de 5 ans, les boites de production lui tourne le dos une à une. Personne ne veut produire ni distribuer le film du Mélancolique. Et si Kery James “Rap encore” et que son album se vend toujours, personne ne veut de “Mohammed Alix” au cinéma. C’est finalement Netflix qui lui donnera cette chance. Le film est produit puis diffusé. Kery James travaille en binôme avec une certaine Leila Sy qui a signé la plupart de ses clips de rappeurs.

Banlieusards : Une démonstration plus qu’un film

Le premier film de Kery James est réussi mais c’est une véritable démonstration. Comme dans les “Frères Karamazof“, Kery James reprend l’histoire de trois frères, le sage et travailleur Souleymann, le jeune petit con Noumouké, et Demba le gangster patriarche. Ces trois destins liés par le sang s’emmêlent dans une tragédie qui se noue avec une certaine fatalité dans le théâtre du 94.

Le personnage principal du film reste Souleymann le brillant étudiant en droit qui imagine que la jeunesse des quartiers doit sortir de la victimisation et se battre pour sortir du quartier, tandis que d’autres imaginent que l’Etat a tout sa responsabilité dans le drame des quartiers. C’est autour de ces deux thèses qui cependant ne s’opposent absolument pas puisqu’elles portent toutes deux une part de vérité que Kery James va construire son drame. Il n’y pas de vérités absolues, il fera mentir tout le monde…

Une photographie peut être un peu bâclée faute budget sans doute, un casting fabuleux qui respire le naturel loin de “Neuilly sa mère”, et surtout un pari réussi pour Kery James. “Banlieusards” est le film des quartiers, par les quartiers, pour les quartiers. Et derrière le destin tragique de ces trois frères se fourvoient le drame d’une génération qui doit se prendre en main car personne ne veut être responsable d’elle. Lorsque Demba regarde Noumouké et lui dit de se débrouiller tout seul lorsqu’il lui demande 200 e. Il a raison. Le problème c’est que Noumouké prend la mauvaise direction.

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