«  Je t’ai pris quantité de livres sur les Arabes…. ».

Si la mémoire est un regard, dans ADN, celui de la réalisatrice, actrice et coscénariste Maïwenn ( avec Mathieu Demy) descend dans la Seine près de Notre Dame, se reprend à Marseille et remonte jusqu’à l’Algérie et au-delà.

Ce regard passe d’abord beaucoup par le regard perdu du grand-père maternel Emir Fellah (l’acteur Omar Marwan) ainsi que par celui, désenchanté, d’un de ses jeunes petits fils, Kevin (l’acteur Dylan Robert, né à Marseille, acteur principal du film Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin qui l’a fait connaître en 2018).

Kevin est de cette jeunesse qui rêve de Rap, de gros son, d’oseille, de joints, d’affection immédiate  et qui entretient une relation passionnelle avec sa famille, sa ville ou son quartier. Et, sa ville, c’est Marseille.

Emir Fellah, le grand-père, est un ancien moudjahidine qui cachait des armes dans les cartables de ses enfants pendant la Guerre d’Algérie. Ensuite, il est venu vivre en France, et est devenu un grand admirateur d’Alain Delon…et de Ségolène Royal. Ou d’Hélène Melon et d’Alain Royal.

On découvre Emir Fellah dans une EHPAD, immergé dans la maladie d’Alzheimer, et néanmoins très entouré par ses filles et ses petits enfants dont Neige (Maïwenn qui s’est inspirée de son propre grand-père). Pourtant, autour de lui, bougie et salive fragile, la famille se tient dans cet EHPAD qui nous entretient dès le début du film. Ce qui tranche avec la solitude habituelle qui « irradie » celles et ceux qui sont porteurs d’une maladie lourde et invalidante. Somatique et/ou psychiatrique.

Néanmoins, comme assez souvent dans le cinéma de Maïwenn, la paroi entre ce que l’on voit et ce que l’on vit est viscérale, perméable. Et très fine. Sa précision de diamantaire perce son film à travers  le documentaire, la vie personnelle que l’on préfèrerait laisser au repos et le paravent, ultime, de la fiction.

Alors, on se ramasse un peu au début du film. D’autant que c’était le jour de mon anniversaire lorsque j’ai vu ADN et que je suis soignant avant d’être devenu parallèlement d’abord journaliste cinéma puis blogueur.  

Je n’étais pas venu pour me faire acculer.

Or,  je « savais » que partie comme elle était partie dans son film, la « fantassine » Maïwenn n’allait pas laisser son sujet au dépôt. Et encore moins le lisser.

Je lis le moins possible sur le sujet de la plupart des films que je vais voir. Et j’ai aimé jusqu’alors tous ses films que j’ai pu voir auparavant au cinéma (Pardonnez-moi (2006), Le Bal des actrices ( 2009) Polisse -2011-).  

Les pages de pub étant déjà passées ainsi que la visite aux toilettes, il ne restait plus qu’à rester « dans » l’EHPAD où commence le film, notre masque chirurgical anti-covid sur le visage avec, peut-être, un peu de buée pour compagnie sur nos lunettes de vue.  

 De gauche à droite : Caroline Chaniolleau ( Françoise); Henri-Noël Tabary ( Matteo); Fanny Ardant ( Caroline); Florent Lacger ( Ali); Louis Garrel ( François); Maïwenn ( Neige)

Regarder un film, c’est venir de sa propre mémoire pour aller vers une autre mémoire, fut-elle transformée. J’ai encore du mal à comprendre la raison pour laquelle, depuis quelques temps, l’Histoire de l’Algérie, ente 1954 et 1962, me parle autant. Un jour, j’irai peut-être en Algérie.

L’Emir Fellah (le grand-père maternel interprété par Omar Marwan) ne parle plus au début d’ADN. Et ses congénères de l’EHPAD vivent aussi dans un autre temps ainsi qu’avec une élocution et une pensée différentes de la nôtre pour tout bagage.

L’Algérie dont on parle dans ADN, c’est le paradis perdu. Le rêve qui a été quitté mais aussi trahi. A la fin du film, on apercevra une image ou deux d’Abane Ramdane, un des héros de la résistance algérienne assassiné par ses « frères » de mémoire et du FLN. Avant mais aussi après la Libération de l’Algérie. Assassinat ( Ramdane était pour une Algérie plutôt laïque, démocratique, avec une parité entre la femme et l’homme) qui symbolise à lui seul plusieurs de ces défaites qui secrètent encore l’Algérie d’aujourd’hui en 2020. Malgré la victoire sur l’armée française en 1962.

Si ADN parle de filiation, d’immigration, du fait d’être français, la famille que le film montre à travers trois générations est composite. Comme la famille d’acteurs sélectionnée cette fois par  Maïwenn. De Fanny Ardant à Dylan Robert, en passant par Louis Garrel et Henri-Noël Tabary (que l’on reverra dans Rouge de Farid Bentoumi qui sortira le 25 novembre), Alain Françon ou les autres, on croise aussi bien le cinéma de François Truffaut que celui de réalisateurs actuels ou à venir.

Bien que l’Algérie et la France se soient séparées, plutôt que de continuer d’inhaler les mêmes amertumes et de porter la coutume militaire, ADN se veut une œuvre de deuil, d’hommage et d’espoir. On y parle donc aussi de ce que ces deux cultures ont de meilleur et ont pu s’apporter :

Kateb YacineIdirRomain Gary ( son œuvre Le Caméléon). Cela fait certes plus de morts que de vivants. C’est là où la distribution- où la fédération- d’acteurs qui entoure Maïwenn   est aussi faite d’air et fait raï(l) dans cette ambiance qui peut rappeler Ceux qui m’aiment prendront le train de Patrice Chéreau ( 1998).

D’ailleurs, histoire de parler un peu de l’ADN du film, lui-même, il m’a fallu le voir pour apercevoir une gémellité entre Maïwenn et Isabelle AdjaniValéria Bruni-Tedeschi, Béatrice Dalle….Amy Winehouse ( une autre défunte). Mais aussi avec « la » Jean Grey qui incarne Phénix dans les comics. Ou Julie Delpy. Oserais-je écrire : ainsi qu’avec Catherine Breillat?

Et peut-être devrais-je ajouter une partie de l’énergie du film Incendies de Denis Villeneuve (2010).

En regardant ADN,  en musique, j’ai d’abord « entendu » le titre All Neons Like de BJörk . Tant les néons des émotions éclairaient le film. Puis Hate This Pain du dernier album de Tricky Fall To Pieces) a pris le relais.

Hate This Pain un titre de Tricky).

Je sais bien que chaque artiste tient à sa particularité mais il faut bien que je parle à un moment donné de ce qui m’a tapé dans la pensée, buée ou non. Il en est ainsi de la silhouette réelle ou suggérée de Jacques Audiard dans ADN.  

 Au centre, Fanny Ardant ( Caroline), derrière elle, Caroline Chaniolleau ( Françoise), à droite, Henri-Noël Tabary ( Matteo).

On pourrait croire que je retire à Maïwenn toute aptitude propre. Ce serait une grosse erreur. Lorsque l’on a un certain héritage, il faut ensuite savoir le promouvoir. Ce que Maïwenn réussit très bien.

A mesure que l’érosion apparaît au sein de cette famille unie, le Savoir-faire de Maïwenn en tant que réalisatrice, actrice et coscénariste surgit. J’ai été plusieurs fois marqué par ses dons de caméléon : pour son aisance en tant qu’actrice qui est également la réalisatrice.

Si son regard tombe un moment dans la Seine et qu’elle amorce- évidemment- une descente dans la dépression, son regard dit aussi ce qu’il doit à ses ascendants. Son « explication » avec sa mère Caroline (jouée par Fanny Ardant) est mon sommet préféré dans le film. Dans les bonus du dvd du film  Haute Tension, réalisé par Alexandre Aja en 2003, Maïwenn expliquait qu’elle n’avait aucun problème pour pleurer face à une caméra.

Dans ADN, elle sait très bien manier les moments de tension. Nous faire rire par exemple lorsque l’on pourrait pleurer ou déprimer. La scène d’hommages au grand-père m’a ainsi beaucoup fait rire tant la réalisatrice maitrise ses très grands pouvoirs d’humour et de dérision.

 Maïwenn ( Neige) et Marine Vacth ( Lilah).

Elle m’a aussi fait découvrir que l’acteur Louis Garrel pouvait être très drôle. J’ai aussi aimé le tandem de sœurs amiantées qu’elle forme avec Marine Vacth (Lilah, dans le film). Tandem que j’aurais aimé voir encore plus développé. Le père de Neige, Pierre, campé par Alain Françon, est succulent à voir jouer. Et cela nous  donne un petit raccord avec Pardonnez-moi, quatorze ans plus tard. Sauf que dans ADN, l’attention est peut-être plus présente que l’agitation.

Dans Pardonnez-moi, il s’agissait de survivre. Dans ADN, il s’agit plutôt de réussir à transmettre un sourire. Ce qui est un sacré tour de force après ce film qui est le contraire d’une farce.

ADN sortira au cinéma le 28 octobre 2020.

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here