Certains continuent de caricaturer la trajectoire d’Abd Al Malik, la réduisant à un slam conscient et poétique, trop vite résumé par un lapidaire « C’est lourd ». Une lecture paresseuse, qui occulte ses débuts dans une atmosphère bien plus âpre au sein du groupe strasbourgeois N.A.P. Des titres comme « Le Chant des signes » ou « La Fin du monde » esquissaient déjà les contours d’une véritable apocalypse sociale et morale. À l’Est de la France, alors peu représentée sur le devant de la scène rap, l’expression était pourtant intensément politisée. N.A.P, comme Abd Al Malik en solo par la suite, a toujours défendu un rap conscient, engagé, sans jamais céder à la tentation du prêche moralisateur.
En 2014, Abd Al Malik adapte son propre roman au cinéma avec « Qu’Allah bénisse la France ». Un film aux aspérités assumées, qui porte autant ses forces que ses fragilités. Le rappeur, devenu réalisateur, y propose une vision de l’islam débarrassée des clichés et plaide pour une lecture apaisée des rapports entre communautés. Un ton que certains cinéphiles — tout comme une partie du milieu urbain — ont jugé trop « calme », trop « pacifié ». Pourtant, ce discours mesuré apparaît aujourd’hui d’une cohérence rare, à l’heure où les slogans de haine prospèrent bruyamment, de part et d’autre de l’échiquier politique mondial.
L’artiste revient aujourd’hui avec un nouveau long métrage : Furcy, l’Héritage. Dans ce film qu’il réalise lui-même, Abd Al Malik retrace le combat de Furcy, esclave ayant osé réclamer sa liberté devant la justice. Le projet est porté par plusieurs figures du cinéma français, parmi lesquelles Romain Duris — longtemps perçu comme la muse de Cédric Klapisch — et Philippe Torreton. Le rôle principal est confié à Makita Samba, qui incarne Furcy avec une sobriété habitée.
Dans une France qui cède chaque jour un peu plus aux extrémismes de tous horizons, et dans une Europe flirtant dangereusement avec des idéologies nationalistes et racistes déjà responsables de son effondrement il y a près de soixante-dix ans, le film d’Abd Al Malik résonne comme un acte de courage autant qu’un rappel nécessaire. L’histoire de l’esclavage n’appartient pas à un passé lointain : elle irrigue encore nos sociétés. La paix entre les peuples implique un devoir de mémoire sincère, lucide, et assumé.
Dans le prolongement du film, Abd Al Malik a récemment dévoilé le titre « Sine Qua Non », extrait de la bande originale de Furcy, l’Héritage. Ce posse cut engagé réunit une pléiade de rappeurs reconnus pour la rigueur et la profondeur de leur plume. Un morceau dense, sans concession, promis à laisser une empreinte durable. « Sine Qua Non » rassemble Matteo Falkone, Kulturr, Pit Baccardi, Juste Shani, Soprano et Youssoupha.
Abd Al Malik y martèle une devise républicaine réconciliatrice :
« Pas de justice, pas de paix ! »
La composition instrumentale est signée Bilal Al Aswad, membre historique de N.A.P et compagnon de route d’Abd Al Malik. Figure fondatrice du rap conscient français, il livre ici une production moderne et volontairement minimaliste, un écrin tendu qui laisse toute sa place à la force des mots. Pit Baccardi, Youssoupha, Soprano et Abd Al Malik, tous paroliers chevronnés, portent un hymne dédié à cet homme qui réclama sa liberté devant la justice — une ironie saisissante lorsque l’on interroge le sens même du mot « justice ». Le film comme le projet musical invitent à une réflexion profonde sur cette notion, et sur sa relativité au sein de l’État.
Plusieurs lyrics frappent par leur frontalité. Les artistes se relaient avec des textes parfois d’une grande rudesse, à mille lieues de l’image lisse encore associée par certains à Abd Al Malik. Chacun avance avec son histoire, son héritage, son degré de rébellion.
« Pas de paix sans que Babylone paye » — Pit Baccardi
Ce slogan reggae-ragga, maintes fois repris dans l’histoire de la musique contestataire, ouvre le morceau sans détour. Les couplets s’enchaînent ensuite, incisifs :
« J’obéis ni à ta grand-mère ni à ta grande tante,
Ils aiment dire qu’ils ont aidé l’Afrique,
Ils oublient de dire qu’elle n’était pas consentante. »
Youssoupha rappelle avec justesse que les notions d’« immigré » ou d’« expatrié » ne sont jamais neutres, mais dépendent du point de vue adopté :
« Moi chez eux immigré, eux chez moi, expat. »
Et la conclusion claque comme une profession de foi :
« Je suis et demeure un homme libre comme le vent. »
Le choix de ce sujet par Abd Al Malik n’a rien d’anodin. Sans amalgame ni anachronisme, il dresse un parallèle éclairant avec les tensions qui traversent la France contemporaine. Longtemps jugé trop lisse, l’artiste signe ici un morceau résolument corrosif. Quitte, cette fois, à se voir reprocher l’exact opposé.


