TRACK 2 : Une Affaire de Famille

« Y’a pas d’gangsters dans les studios, y a que des grandes gueules ! »

Tout a commencé quand j’ai repéré une annonce à l’orthographe clairement approximative sur le site entre2piges. L’orthographe, la syntaxe, c’est un problème de rappeur et de « mecs qui travaillent dans le rap« . J’ai toujours pensé que c’était « un marqueur social« . Quand tu parles une autre langue à la maison, que tes parents sont plus occupés à remplir ton frigo qu’à gérer tes études, et que l’école c’est la garderie locale, l’orthographe passe après. JUL, premier du nom, ambianceur de Marseille a dévoilé un album avec une faute terrible « JE TROUVE PAS LE SOMMEIL ». Il a oublié la négation. Et il a fini platine. Et puis comme dit Stendhal : « L’orthographe ne fait pas le génie« . J’ai postulé, et me voilà dans le vestibule de la GP. J’ai les poils du cul qui frétillent. Après Gangster, rappeur était mon autre rêve à 14 ans lorsque je déambulais autour du collège avec un survêtement blanc du haut de mon mètre 50.

Le maître des lieux n’était pas là. Thierry, ingénieur du son, faisait des va et vient dans le studio comme le fantôme du Louvre. Le Studio était désespérément vide. Toutes les demi-heures, il revenait dans le vestibule pour me proposer du café ou dire quelque chose de rassurant. Et il buvait vraiment beaucoup de café. Son « café » ressemblait à du mazout. Je me suis dit que le budget café de la GP était un passif de taille dans le budget de l’entreprise.

Finalement JR est arrivé quelques heures après. Le Dragon, le Black Dragon, membre éminent d’un gang politisé qui a expulsé les Skins en dehors de Paris dans les 80’ est un monstre de muscles. Le « Golgoth 13 » (IAM – « Elle donne son corps avant son nom« ) de la GP déjà quadra a de quoi en dissuader plus d’un avec sa centaine de kilogrammes et son mètre 95. Son sport préféré : la boxe bien sûr. Quelques fois, la caricature dépasse la réalité et même la fiction.

JR me questionne très brièvement. Il est conquis par mes faibles prétentions salariales et non pas par mon talent. Il m’engage dans la foulée dans sa « Mafia ». Non ! Détrompez vous ! Nous ne vendions pas de drogue. Mais la GP est gérée comme une mafia Locale. 

Comme dans tout label de rap en devenir et à la fois en désuétude, c’est presque un pléonasme, le casting était assez hétérogène. Il y avait une responsable de la communication, Justine, talentueuse mais trop « normale » pour travailler dans le Rap. Elle s’est d’abord réjoui de son poste à la GP. Son truc à Justine, c’était de regarder « Les Experts … » pendant sa pause déjeuner. C’est le propre de l’industrie des séries ou de l’industrie cinématographiques en général. Il repère le filon; ici « Les experts » en d’autres termes « La Police Scientifique« . Puis en bon « marchand d’art« , ils exploitent la mine d’or autant que possible. Après les « Experts » à New York et Miami, on attend les « Experts » à Bagdad qui viendront surement analyser des sourcils ensanglantés de types torturés dans les Prisons d’Abu Ghraib pour déterminer si c’est le soldat Texan ou le soldat mexicain de Californie qui a eu la bonne idée d’instaurer la torture dans le quotidien des prisonniers.

Il y avait Saïd un développeur marocain assez sympathique mais qui n’avait aucune idée de la galère dans laquelle il s’engageait. Lui l’Algérien, tout juste débarqué du bled, découvrait avec enthousiasme et « gaouterie » l’univers du colon. Comme nous tous il a été déçu.

Puis on pouvait y voir Florence, graphiste branchée et très jeune, mais aussi Jy, étudiant asiatique qui n’a jamais levé le nez de l’ordinateur, moi et Thierry.

Thierry est indéfinissable, passionné et amoureux de musique, il n’a jamais pu en faire à la GP. Ce qui est bien malheureux pour un ingénieur du son. De mémoire de salarié, je n’ai jamais vu personne au Studio de la GP. Il a toujours été au chômage technique. Le pauvre Thierry était partagé : écouter de la musique dans le plus grand secret, réaliser des prods ou bien être assigné à des taches qui ne le concernaient pas. Son contrat de travail était assorti de la clause « homme à tout faire« . En l’absence de taches liées à son contrat d’ingé son, il pouvait être assigné « à toutes taches« . Un jour Colin l’associé de JR lui a demandé de nettoyer les toilettes. Les musicos ne font pas de bonnes femmes de ménage.

Quoi qu’il en soit, tous les mois, JR n’en payait aucun ou presque. Et ce serait malheureux de prendre JR comme responsable unique de la situation. Car dans ce genre de jeunes labels, les finances, l’argent c’est le vrai problème même si généralement on cache le manque de moyens derrière les « startek poto » (Sofiane – « Lettre à un jeune rapeur« ).

Avant de présenter sa démission après deux mois, Florence a dû faire le pied de grue devant le bureau de Colin, l’associé de JR et le gérant d’Hell.Com. Tous les jours, il lui répétait inlassablement cette sentence : le virement est parti aujourd’hui. Le virement n’est jamais parti, on se demande même si Colin avait vraiment une banque. Endetté cette étudiante en graphisme a juste eu le temps de faire un fuck et de partir.

De son côté, Justine a tenu deux mois aussi. Mais elle a fait une dépression devant une situation qu’elle ne reconnaissait manifestement pas. Justine dans un label de Rap c’est comme placer un ancien kisde à la Gomorra. Et tout le monde n’a pas le talent de Donnie Brasco.

Le Rap il faut le comprendre. Tandis que Maître Gims brasse des millions, que Jul sort un nouvel album tous les mois et fait un disque d’Or ou de Platine, l’histoire commence ici. Oui, tout commence dans ses petits labels où personne ne paie personne. La plupart des jeunes artistes commencent dans ses labels avant de signer en Major et de devenir ce qu’ils sont. Les affaires d’argent pas payé dans ces labels il y a en a autant que des rappeurs. Et il y a 3 ou 4 rappeurs par cité.

JR est loin d’être un mauvais garçon. Pour ma part, je tente de discuter avec lui. Il me paie à la volée quand l’envie lui prend souvent dans des situations abracadabrantes. C’est étrange mais on a l’impression quelques fois de se battre pour le sort de la boite qui est condamné de principe. Pour ma part j’attendais pas grand chose de la GP.

J’étais là pour une évaluation « en milieu de travail » d’un mois. C’est un arrangement que j’ai trouvé au pole emploi pour faire « un stage de vieux ». Je me rappelle encore de mon premier et dernier rendez vous à l’ANPE 2K . Après avoir lu ma lettre de motivation, la conseillère s’est exclamée : « Ah vous savez écrire?« . J’avais envie de lui répondre qu’entre deux moutons égorgés et une chevauchée dans le Sahara j’avais eu le temps de pas finir analphabète. Oui moi aussi j’ai été au lycée.

Finalement à l’échéance de mon évaluation j’ai réussi à convaincre le boss de me salarier en réalisant « sur le papier » son grand projet « B TV ». Le rêve de ce journaliste de formation c’est de donner un média d’information à la banlieue.

Dans la presse, il n’y pas de place pour la périphérie. Les seuls articles qui concernent Sevran, Montfermeil et les autres sont des coupures de presse du Parisien, et ce n’est pas souvent pour chanter nos louanges. Je me souviens que des journalistes de France 2, une chaîne pas trop réputée pour être d’extrême droite, avaient transformé un bar de quartier en un lieu de résistance islamiste dans un sujet dans le 20 H.

Après les protestations des sevranais, les journalistes avaient admis être allés trop loin. Quoi qu’il en soit, B TV devait éviter ce genre de raccourcis. Lorsqu’il a vu le travail accompli, JR n’a pas bronché, il m’a engagé…. C’était tout le paradoxe de ce type ou plutôt sa condition. JR a toujours tout fait pour faire les chose dans les règles, des sociétés loin de l’illicite, des papiers, du travail. Mais l’illicite s’agrippe à lui. Et les institutions généralement le renvoient à sa condition, celle d’un homme noir en France. Il a de grandes idées mais personne ne l’aidera à les réaliser. En revanche ses salariés eux aussi sont sacrifiés avec lui sur le bûcher des vanités ou plutôt sur le charbon des stéréotypes.

Le premier projet qu’on n’a « pas » réalisé à la GP c’était « Génération Rap Français », une compilation censée regrouper des artistes de l’ancienne et de la nouvelle génération. Une idée géniale encore une fois. Faire un feuillet Office avec les contacts des artistes et un code couleur nous a pris trois semaines.  Manifestement, Florence était la seule à travailler puisqu’elle avait déjà tous les visuels en main. Pendant que Thierry et Justine tentaient de retrouver les contacts des artistes, Saïd de son côté préparait la version finale de Hip Hop Trend le grand site « people et Hip Hop » de JR. Au niveau des concepts, le Dragon a toujours été au Top. Et il a senti le vent tourner avec les clash. Le Hip Hop se peoplise.

C’est souvent au niveau de la réalisation que ça coince. Bon après, tandis que la plupart des sites internet fonctionnent avec WordPress.Org, un modèle de site internet efficace et ergonomique. Le pauvre Saïd doit se taper un site de A à Z en HTML. C’est le problème les anciens dans le Rap. Ils ne pensent pas seulement que « le Rap était mieux avant ». Ils sont surtout persuadés qu’ils ont toujours raison.

JR allergique au WordPress précipite Saïd dans une crise monomaniaque. Il devient un alchimiste qui s’est lancé dans « La ruée vers Le roro ». Pour faire ce genre de sites, il faut une équipe entière. Le marocain tape sur son ordinateur avec l’aide de Fy, et de Victoire en fin de parcours, ils tentent l’impossible et n’y arriveront pas. Les héros ça existe qu’à la télévision frérot.

JR vient au studio une fois par semaine. Le BD a l’air d’avoir de très sérieux problèmes. Il ne comprend pas que les choses n’aillent pas plus vite. Alors il me charge aussi de m’occuper de la compilation. Je me souviendrais toujours du premier coup de téléphone que j’ai pu passer au manager du groupe IAM. Dans les premières secondes, tout s’est bien passé, il a donné un accord de principe. Ensuite il m’a demandé de lui donner un principe de partage au niveau des droits d’auteurs.

Là c’était la débandade. A cette époque je n’y connaissais absolument rien. Alors j’ai botté en touche avec une classe légendaire : « Je reviendrais vers vous par email pour ça ». Puis j’ai posé la question autour de moi. Personne dans la hiérarchie de la boite n’avait vraiment pensé à ça. C’est le côté «One Again » du Rap et plus particulièrement de la GP. D’abord « On fait les choses », « On s’promet », on se donne la Parole et après « on voit ». Le seul problème c’est que IAM est l’un des plus gros groupes de Rap et plus largement de musique en France, et qu’ils ne s’embarqueront pas dans un projet GP sans vraiment avoir de garanti.

On chope quelques accords de principes et on avance toujours pas. Alors on boit du café, beaucoup de café (on appelle ça le mazout), et on refait le Rap avec l’arrivée en cette année 2014 d’un certain Kendrick Lamar. Je fais quelques articles sur l’ancienne version de Hip Hop Trend (toujours en ligne) dont l’ergonomie empreinte à un Mario Bros version 16 bits. De toute façon personne ne nous lie alors je tente des figures de style invraisemblables.

Pour l’instant c’est juste une affaire de famille.

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