The Ride (La Chevauchée) : Parmi des Marcheurs blancs de l’Histoire Humaine.

                                                   un film de Stéphanie Gillard sorti en 2016.

Enfant, je les ai découverts à la télé un peu comme les colons européens avaient « découvert » l’Amérique. Dans ces westerns mal doublés en Français,  souvent interprétés par des Blancs, ils étaient souvent les méchants.

Dans la cour de récré de l’école de la République – l’école Robespierre, à Nanterre- où j’étais scolarisé, le lendemain, pour « en être », il fallait avoir vu le film extraordinaire de la veille. Il était assez souvent américain. Qu’est-ce qu’ils étaient forts, ces Américains !

Trente ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale que je n’avais pas connue, moi-même, je m’en apercevais régulièrement.

Les Westerns, les films policiers et Tarzan «  l’homme-singe », les feuilletons américains, avant les dessins animés japonais du genre Goldorak c’étaient mes Reines des Neiges, à moi. Avec les films de Bruce Lee. Et, quelque part dans un coin… le boxeur Muhammad Ali auquel le kebab Ali Boumayé dans le film Misérables de Ladj Ly fait référence ( pour son combat au Zaïre en 1974 face à Georges Foreman : voir le documentaire When we were kings).

A cet âge où je découvrais les Westerns, celui de l’école primaire, je ne connaissais pas encore la portée symbolique d’un James Brown ou d’un Bob Marley : plusieurs de leurs disques vinyles faisaient partie des attributs paternels. Ceux de Bob Marley passaient le plus souvent lorsque j’étais en âge de me souvenir. L’album Rastaman Vibration, particulièrement, à la fin des années 70. 

Et, c’est plus tard, vers la préadolescence puis vers l’adolescence que j’ai entendu parler puis découvert des auteurs comme Richard Wright ( Black Boy), Chester Himes ( La Reine des pommes), James Baldwin et des militants comme Martin Luther King, Malcolm X, les Black Panthers , tous noirs ou négro-américains. A part Nelson Mandela et Steve Biko. Je ne connaissais pas d’autre leader politique africain ou antillais. Côté littérature et poésie, je connaissais « un peu », Aimé Césaire, Frantz Fanon, la Négritude mais j’étais déjà lycéen. Et les Etats-Unis d’Amérique étaient encore pour moi un pays magnifique : La référence.

C’était le Pays où de grands hommes et de grandes femmes (dont Angela Davis) avaient combattu le racisme. C’étaient aussi des athlètes noirs américains qui, lors des jeux olympiques de Mexico, en 1968, avaient levé un poing noir ganté lors de la remise des médailles olympiques pour protester contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Tommie Smith, Lee Evans, John Freeman….

C’était la Première Puissance Mondiale. 

A part dans les Westerns que je regarde beaucoup moins depuis des années, les Indiens d’Amérique ne m’intéressaient pas plus que ça. Même s’il y a bien eu le cours d’Indian Studies à l’université durant une année. Mais c’était il y a trente ans. Et je n’ai pas poussé plus loin par la suite même s’il m’en reste quand même des souvenirs précis quand j’y pense :

Notre professeur Nelcya D…, pourvue d’une autorité et d’une personnalité marquantes, avait organisé une rencontre avec certains Amérindiens.

Je me rappelle d’un de ces artistes amérindiens à qui l’on demandait à nouveau s’il avait vu le film Danse avec les loups de et avec Kevin Costner ( je n’ai toujours pas vu le film). Celui-ci avait répondu avec un peu d’ironie : ” It is the big question today !” ( ” C’est décidément la grande question du jour!”). 

Mais après avoir obtenu difficilement cette UV – face à la redoutable Nelcya D… qui, pour l’épreuve orale de rattrapage, en me voyant arriver m’avait d’abord lancé un : ” Vous ! Je vous fais la peau !” –  je n’avais pas cherché plus loin dans ” l’Histoire” des Indiens d’Amérique. Ce n’est pas de la faute de mon ancienne prof d’université, Nelcya D, qui, dans les faits, m’estimait et me reprochait à juste titre d’avoir travaillé mes cours en dilettante :

Les Indiens d’Amérique ou les Amérindiens font un peu partie des Marcheurs blancs de l’Histoire humaine. Mais ce sont des marcheurs blancs, côté victimes et vaincus. Ils sont donc moins glamours sauf pour les clichés qu’ils nous permettent d’avoir à leur encontre. Et évidemment pour cette peur et cette honte qu’ils suscitent et que l’on veut voir relégué au plus loin. Comme tout étranger, tout migrant, tout SDF, tout déchet, tout marginal ou tout bâtard de la société peut susciter honte et peur à celles et ceux qui sont dans une certaine norme et font partie d’une certaine classe, d’une certaine caste ou d’une certaine race dite “supérieure” qui a “réussi” ou est en passe de ” réussir”. 

Via les Marcheurs blancs, je fais une allusion à la série Games of Thrones pour actualiser le propos en terme de fiction cinématographique car, dans les faits, les Amérindiens, eux, ont été rayés de leur propre Histoire et parqués au delà de murs et dans des réserves qui ne tombent pas. Ce sont plutôt les Amérindiens qui, génération après génération, depuis la dernière victoire militaire indienne en 1876 de Sitting Bull et Crazy Horse contre le Général Custer pourrissent en quelque sorte sur place sur le sol de leurs ancêtres.

Dans les bonus du dvd consacré à son « film » The Ride( La Chevauchée) ,  la réalisatrice Stéphanie Gillard se dit en quelque sorte admirative devant la « résilience » et la « force » des Indiens. Elle s’étonne, aussi, devant leur absence de « colère » après avoir rappelé, entre-autres, l’interdiction qui a frappé les Indiens de pratiquer leurs religions et leurs langues de 1890 à 1970.

Mais elle dit aussi avoir envie de pleurer ” toutes les deux minutes” lorsqu’elle se trouve dans une réserve indienne devant l’injustice imposée aux Indiens. 

Dans The Ride, il est aussi fait mention de l’Allotment Act, loi par laquelle les colons européens, ont dépossédé les Indiens de leurs terres.

Encerclés par la puissance militaire et des Lois destinées à favoriser l’appropriation des terres indiennes par les colons, les divers peuples indiens présents sur le sol américain ont vu leur futur bandé par l’expansion et la « née-cécité » du rêve dit américain. Et ce rêve s’est aussi fait en violant des terres sacrées.

Dans les bonus du dvd, toujours, la réalisatrice Stéphanie Gillard explique qu’elle a tenu à être autre chose qu’une « énième blanche qui vient filmer des Indiens ». Il est vrai que Stéphanie Gillard a pour particularité d’être une femme blonde, ce qui aurait pu accentuer ce rapport de la «  femme blanche qui vient filmer des Indiens ».

Pour conjurer  ça, elle explique être venue rencontrer plusieurs fois au préalable- d’abord sans caméra- les sujets de son documentaire. Elle s’est appliquée à leur montrer des photos qu’elle avait pu prendre d’eux. Son équipe- réduite à deux personnes en plus d’elle- et elle ont partagé au mois de décembre le quotidien de ces Indiens Lakota lors de leur itinéraire en se reposant comme eux, par exemple, au moment des haltes, dans des gymnases.

Et, elle a fait le choix d’exclure les Historiens (souvent « blancs » précise-t’elle également dans les bonus) de son film pour laisser la parole aux Indiens même s’ils se trompent quelques fois en racontant leur Histoire.

L’édition Digibook Collector du dvd débute par ces explications :

«  En 1890, à la mort de Sitting Bull, le chef Big Foot et trois cents Sioux Lakotas fuient la cavalerie américaine avant d’être tués à Wounded Knee.

En 1986, Birgil Kills Straight faisait un rêve réccurent : des cavaliers d’aujourd’hui étaient à cheval sur la piste empruntée par Big Foot dans le Dakota du Sud. Avec Curtis Kills Ree et d’autres membres de la communauté Lakota, il décide de faire cette chevauchée de Bridger à Wounded Knee, et crée le Sitanka Wokiksuye ( Big Foot Memorial Ride).

Dix neuf cavaliers et deux véhicules de soutien font ce premier voyage, et le groupe grandit chaque année (….).

The Ride suit la commémoration de cette chevauchée à cheval effectuée en 1890.

«  Le trajet dure deux semaines et se termine le 29 décembre, date anniversaire du massacre ».  

J’ignore s’il faut y voir un signe particulier mais, alors que je dispose de ce dvd depuis plusieurs mois maintenant, c’est hier, ce 29 décembre 2019, un ou deux jours après avoir vu avec elle la fin de la série Game of Thrones,  que j’ai proposé à ma compagne de regarder The Ride avec moi. Je découvre cette coïncidence alors que je suis en train de rédiger cet article pour mon blog balistiqueduquotidien.com.

Cette chevauchée des Indiens Lakota devait se terminer en 1990. Mais en 1990, « plus de 350 cavaliers viennent, dont certains avec leurs enfants ». Et, ceux-ci souhaitent que cette chevauchée se poursuive. « Cela est normalement impossible après une cérémonie de levée de deuil ».

Devant « l’insistance » des cavaliers, l’événement est « relancé  en 1992 sous le nom de OomakaTokatakiya ( Future Generation Ride).  Le but de cette chevauchée est désormais, en plus de continuer d’honorer la mémoire des Indiens massacrés à Wounded Knee par le 7ème  régiment de la cavalerie américaine, de redonner confiance aux jeunes Indiens et de les aider à rassembler leur identité.

En regardant The Ride, on comprend assez vite ce que cette chevauchée peut avoir de difficile en pratique :

« Américanisés » (bonnet de la marque Under Armor,baskets Nike, téléphone portable, passion pour la X-Box ou…le Basket), sédentarisés, plusieurs des participants montent sur un cheval pour la première fois. Et puis, il peut faire très froid pendant cette chevauchée (jusqu’à moins 30 ou moins 40 degrés selon les années) qui consiste à parcourir un peu plus de 450 kilomètres désormais. Il y a quelques chutes. Mais personne ne porte de bombe sur la tête.

Le titre Buffalo soldiers de Bob Marley m’est alors revenu en tête. Lorsque je l’écoutais dans les années 80, et lorsque plus tard j’ai vu quelques images de sa vidéo, je ne comprenais pas vraiment son sens. Aujourd’hui, je comprends mieux. On est plutôt dans l’esprit du film Glory réalisé par Edward Zwick avec, entre-autres, Denzel Washington. Un film dont le sacrifice « héroïque » de soldats noirs pendant la guerre de sécession ne m’avait pas du tout donné envie de les imiter. Mais avaient-ils le choix ?

Par ailleurs, les Buffalo Soldiers auraient participé au génocide amérindien. Ce qui pourrait m’expliquer cette sorte « d’indifférence » ou de distance entre les militants (politiques ou écrivains) noirs aux Etats-Unis avec les Indiens et « l’Histoire » indienne. 

Donc on se retrouve comme Jon Snow avec Daenerys à la fin de Game of thrones. Même vivant, on ne s’en sort pas. On se sent maudit quoique l’on ait pu réaliser de « grand ». On peut donc chevaucher tel Jon Snow les neiges éternelles à la fin de Game of thrones ou comme certains de ces indiens dans The Ride, on continue néanmoins de tomber de très haut. 

Dans les bonus, la réalisatrice s’étonne de l’absence de colère des Indiens. Peut-être parce qu’ils sont aussi pacifiques que l’océan du même nom. Le navigateur Olivier de Kersauson parle aussi de cet océan dans un de ses livres.

La colère connaît deux expressions principales : contre soi-même ou contre les autres. Celle de Daenerys à la fin de Game of Thrones est malheureusement humaine.  Je la condamne et la regrette depuis ma place assise et confortable de spectateur. Même si j’imagine que d’autres, au contraire, ont trouvé Daenerys «  rock and roll » ou «  Punk », et approuvé totalement son tempérament passionné, libre et entier et face à un Jon Snow qui a pu être considéré comme falot et sans ambition. Il est vrai que pour lui-même, il y a longtemps que l’on n’a plus vu Jon Snow se mettre en colère dans la série Game of Thrones. Mais au moins peut-on le percevoir comme une personne sage même si ce terme peut déplaire et rimer pour certaines personnes avec « couard » ou «  irresponsable ».

A l’inverse, l’absence totale de colère de Guillaume Gallienne dans son Les Garçons et Guillaume, à table ! et l’extrême sympathie que cela a contribué à donner à son film m’a empêché, à un moment donné, d’être aussi enthousiaste que d’autres en le voyant. Je lui préfère la colère d’un Patrick Chesnais dans le Je ne suis pas là pour être aimé de Stéphane Brizé ou d’un Luca Zingaretti dans Le jour du chiende Ricky Tognazzi. Mais on a beaucoup moins entendu parler de ces deux films. Et on préfère être en compagnie de celles et ceux qui, lorsqu’ils souffrent, savent se tenir et rester propres.

Et on peut dire que les Indiens de The Ride, eux, savent se tenir. Je partage la plupart des sentiments de la réalisatrice de The Ride pour celles et ceux qu’elle a rencontrés. Sauf que la colère des Indiens a été méthodiquement démantelée par les gouvernements américains successifs. Les Indiens sont aussi, aujourd’hui, en état d’infériorité numérique.

La résignation et la dépression, ça « aide » aussi à se tenir dans son coin. Pour pouvoir être en colère, il faut pouvoir s’appuyer sur la terre. Mais lorsque l’on vit en permanence sur la pointe des pieds tout près du vide, ou carrément dans le vide,  notre colère manque d’air pour s’agripper et s’exprimer.

Le film donne la priorité à la vertu thérapeutique de cette chevauchée. On n’y parle donc pas de l’alcoolisme, de l’usage d’autres drogues ou d’actes de violence ou d’abus condamnés par la Loi ( à part un père pour avoir fait brûler sa maison ). Mais dans les bonus du dvd, lors de son interview, la réalisatrice nous apprend que deux ou trois personnes présentes dans le film se sont suicidées depuis. Parmi ces personnes, un des jeunes donné en exemple à la fin du film qui avait déja participé à plusieurs de ces chevauchées et qu’elle nous décrit comme étant pourtant quelqu’un de “joyeux”.

Lors de The Ride, nous voyons bien quelques hommes abimés ou obèses et l’on se doute que certains des jeunes que nous voyons font plutôt partie, à l’école, des derniers de la classe. Mais la ténacité et l’humour veillent :

«  Ils ont perdu Dieu et croient qu’on l’a volé ». «  Tu sais pourquoi ils ont envoyé l’homme sur la lune ? Parce qu’ils ont cru que les Indiens y avaient des terres ».

Des Indiens ont engagé des poursuites judiciaires contre les Etats-Unis. Cela a duré des années. La Cour suprême a donné raison aux Indiens. En compensation, la Cour suprême a proposé des indemnités financières. Les Indiens, eux, réclamaient leurs terres et non de l’argent. Comme le dit l’un des protagonistes de The Ride :

« Ils n’ont jamais pris le temps de nous écouter ».

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