Port Authority, un film de Danielle Lessovitz, en salle depuis ce 25 septembre 2019.

Port Authority : We Are Family

Paul, jeune blanc de Pittsburgh, débarque à New-York. Pittsburgh-New-York, cela représente un trajet de cinq cents kilomètres. Selon wikipédia, la ville de Pittsburgh, en Pennsylvanie, est depuis des années « la première ville américaine pour la qualité de la vie, grâce à sa sécurité, ses universités, sa culture, son économie et sa taille modeste ». 

Cela, on ne le perçoit pas forcément en voyant Paul (l’acteur Fionn Whitehead) attendre à la gare routière ( Port Authority, ” la plus grande gare routière à l’extérieur de New-York ainsi que lieu de rassemblement queer” ) que quelqu’un- sa demie sœur- vienne le chercher.

Ce que l’on voit, c’est un jeune homme seul qui compose plusieurs fois un numéro sur son téléphone portable dont les sonneries restent creuses. Ce que l’on voit aussi, c’est l’indifférence des personnes qu’il sollicite. Aucune ne prend le temps de s’arrêter pour lui répondre. Et lui, un peu naïf, semble croire qu’un de ces passants pourrait connaître sa demie sœur. On peut donc être un jeune américain et ignorer que la vie à New-York, dans son propre pays, se déroule sur une bien plus grande échelle qu’à Pittsburgh.

Ces premières informations sur Paul sont importantes car elles nous rappellent qu’on peut être blanc aux Etats-Unis et être un étranger dans son propre pays. 

Ensuite, l’originalité du personnage de Paul est que la ville de New-York est souvent croquée comme étant celle des opportunités professionnelles où l’on peut venir tailler son rêve américain lorsque cela se passe bien. Si l’on est travailleur et que l’on est un as de la débrouille. 

Paul est travailleur et sait assez bien se défendre dans la rue. Néanmoins, son rêve (américain) est plutôt de trouver une famille. Pas de faire carrière. 

Nous apprendrons très peu de son passé à Pittsburgh avec lequel il cherche à couper les ponts. Mais Pittsburgh est une « ville de ponts » (environ 400 selon Wikipédia à nouveau) et c’est aussi par eux que l’on sort de chez soi et que l’on va vers les autres. Et, ça, c’est beaucoup le personnage de Paul parce qu’il n’a plus rien au début de Port Authority 

Pas d’emploi, pas de qualification particulière, pratiquement pas de famille, pas de talent singulier, pas de projet immédiat donc pas d’avenir évident et pas de toit. Pour survivre, Paul le «homeless » est donc dans la nécessité d’aller vers les autres. Du fait de son dénuement et de sa personnalité, il a la liberté de choisir entre deux options : 

Aller vers celles et ceux qui lui ressemblent et ce qu’il « connaît » le mieux. Ou aller vers celles et ceux qu’il ne connaît pas au gré de ses rencontres. Il va d’abord choisir les deux. 

C’est de cette façon que se fait la rencontre avec Wye (l’actrice Leyna Bloom), transgenre noire et danseuse, qu’il voit d’abord comme une femme, et qu’il se serait peut-être interdit de regarder, de désirer et de rencontrer s’il était resté vivre à Pittsburgh et qu’il y avait « réussi » socialement et économiquement. 

Port Authority est un film-pont entre des Amériques qui, au sein du même pays, habituellement, se côtoient peu :

L’Amérique blanche au ras de la pauvreté, mais néanmoins encore valide et combattive, et l’Amérique des races et des genres. Mais ici, on ne parle pas de l’Amérindien qui, une fois de plus, est inexistant dans le cinéma américain lorsque l’on parle de l’Amérique multi-raciale. 

Il est possible que devant cette histoire, certaines personnes voient Paul comme un simple plouc arriviste qui veut juste se «faire » un homme ou une femme noir (e) et qui représente cette ambivalence prédatrice sexuelle de l’Amérique blanche pour la « créature » noire. « Créature » que l’Amérique, comme au moins la société occidentale blanche a contribué à créer : 

Celle qui danse, chante et se reproduit bien et que l’on peut éventuellement tolérer à condition qu’elle ne dépasse pas la place et la limite- y compris odorante- qui lui est allouée telle que l’explique ce riche Coréen à son chauffeur dans le film Parasite réalisé par Bong Joon-Ho (Palme d’or à Cannes cette année). 

Le personnage de Paul franchit néanmoins, lui, plusieurs fois les limites et les frontières, sexuelles, mentales et raciales. En ( se) mentant pour commencer. Et son esprit « bi», comme bicéphale ou bi-conceptuel plutôt que bisexuel, agacera celles et ceux qui réclament que chacun choisisse rapidement son camp ou sa paroisse (sexuelle, raciale, mentale, sociale ou culturelle) et s’y incorpore résolument jusqu’à la mort ou jusqu’à sa prochaine réincarnation. 

On peut trouver que la réalisatrice de Port Authority insiste trop sur l’homosexualité puérile, bourrine, aussi stérile que refoulée, de certains des pairs blancs de Paul pour mieux affirmer que, lui, est véritablement hétérosexuel. Mais dans cette Amérique où des blancs presque pauvres sont les soldats indifférents- comme les usagers de la gare routière avec Paul au début du film- d’une Amérique riche et méprisante qui dépouille d’autres presque pauvres, il existe des familles protectrices. Dont celle de Wye qui, en plus d’avoir créé son propre corps dans cette société qui rejette son être et son espèce, a aussi créé sa famille et son espace de toute pièces sans doute avec la même volonté qu’elle s’est transformée en femme. 

En cela, le personnage de Wye peut sembler avoir plus de maturité, de force et de courage que celui de Paul. La principale différence avec Paul est peut-être pourtant que Wye a achevé sa transition en tant que personne alors que Paul se cherche encore en tant qu’adulte et en tant que personne dans la société au moment de leur rencontre. 

D’une façon beaucoup plus douloureuse, en tant que personne transgenre, il en est de même pour le personnage principal de Girl dans le film de Lukas Dhont. 

On peut aussi voir des films comme Transamerica de Duncan Tucker, Boys don’t cry de Kimberley Pierce ou la série Hit and Miss de Paul Abbot, ou, contrairement au personnage de Wye, des personnes transgenres se cherchent encore. On peut également penser à cette très belle scène dans le remake du manga Ghost in shell par Rupert Sanders en 2017 où une “créature” demande au Major Kusanagi incarnée par l’actrice Scarlett Johansson : ” What are you ?” ( ” Qu’est-ce que tu es?” ).

La question transgenre impose de s’extraire de ces pensées dominantes qui nous viennent du passé, qui nous ont bercé, porté, et qui continuent de nous inspirer et de nous influencer.

Là où Wye dit à Paul : ” I felt something…” ( j’ai ressenti quelque chose/ J’ai eu l’intuition de quelque chose à ton sujet et concernant le monde et la vie ), comme Paul, de façon très terre à terre, nous nous cramponnons à ces pensées et ces jugements dominants qui sont des espèces de doudous qui, depuis longtemps, nous ont rassuré, terrifié, guidé et peuvent aussi nous enfermer.

De ce fait, reprocher à Paul sa lâcheté reviendrait à minimiser la difficulté de certaines décisions dans la vie réelle comme le fait qu’il faut parfois des années voire presqu’une vie pour arriver à se séparer de son passé et de certains modèles de vie et de pensée: 

En arrivant à New-York, Paul est encore relié à un certain modèle de réussite par sa demie sœur qui, apparemment, a « réussi » et à qui il convient de ressembler. Soit le modèle standard de la réussite dont la majorité tente généralement de se rapprocher avec voiture, mariage, biens de consommation incarnant une « bonne » intégration sociale, appartement ou maison, bon emploi, amis plutôt blancs, plus ou moins aisés et cultivés, enfants etc…. 

Avec le personnage de Wye, on est à la fois dans la marge parce-que l’on est dans un milieu noir, transgenre et homo, socialement modeste, mais aussi parce-que l’on est dans un milieu artistique donc créatif et, souvent, précaire et intermittent. Soit le contraire du quotidien balisé et sécurisé de la population “normale” et majoritaire des Etats-Unis (ou de toute autre nation). 

D’où un certain choc social et culturel que les Etats-Unis ainsi que bien d’autres nations « évoluées » et démocratiques ont encore du mal à absorber et à appréhender. 

Photos : Alexander Laurent.

Franck Unimon.

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