Home Balistique du Quotidien Faire des images

Faire des images

0

                                                 

L’économie est le canon d’une arme. Son barillet tourne aussi mécaniquement qu’une horloge dont chaque oscillation, répercutée contre nos tympans, est scrutée par des comptables qui désignent de nouveaux coupables à chaque retard de paiement. 

Depuis Covid-19 (on aimerait l’appeler coït-19 mais ça ne sera pas pour aujourd’hui), colt viral qui a fait de notre présent son cheval, l’ombre de la note s’allonge. Pour certains, c’est celle de la mort, pour d’autres, la maladie ou le chômage. Pour d’autres encore, la musique d’un découragement et d’un dédoublement dont il est difficile de sortir. Il suffit pourtant parfois de déplacer ou d’enlever un titre d’une playlist ou de relire un article après quelques heures pour s’apercevoir qu’ils sont bien à leur place devant un public. ( cet article a été écrit avant https://urbantrackz.fr/kronik/addictions-en-temps-de-pandemie/ ).

Le dernier album de Brigitte Fontaine, Terre Neuve,  est depuis quelques jours celui que j’écoute. J’avais sûrement besoin de sa folie. L’album était chez moi depuis plusieurs semaines. Mais Manu Dibango avait alors toute mon attention. On va souhaiter à Brigitte (Fontaine) de tenir plus longtemps que Manu Dibango. 

Le premier titre de Terre Neuve, «  Le Tout pour le Tout » qui parle de la vie et de la mort s’accorde bien avec le néon de nos préoccupations actuelles. 

Il y a du Bashung dans sa façon de dire son texte. Plus loin dans son album, on pense à Gainsbourg, au groupe Portishead (le titre «  Ragilia ») et à d’autres influences. 

Mais Brigitte Fontaine est bien-sûr Brigitte Fontaine dans cet album plutôt rock.  Je l’avais découverte en concert à l’Olympia grâce à une amie il y a plus de vingt ans. Et je l’avais revue ensuite en concert dans la salle de concert de Cergy St-Christophe, l’Apostrophe, où j’ai vu d’autres très bons concerts :

Les groupes Brain Damage (Dub), Improvisator Dub ( Manutension était encore vivant), High Tone, Daby Touré, Susheela Raman. J’y avais même vu Disiz La Peste qui, malgré l’incorrection facile de certains spectateurs, avait su tenir son micro et sa scène. 

Après l’album de Brigitte Fontaine, l’EP d’Aloïse Sauvage, Jimy, attend son passage. Puis, il y aura l’album de Damso, Lithopédion. Et, si j’en ai vraiment le temps vu que ma fille est à « l’école » aujourd’hui, je mettrais l’album de La Rumeur, Du Cœur à l’Outrage. Et j’extrairai à nouveau des titres de l’album The Downnward Spiral de Nine Inch Nails :

Au moins, les titres «  Mr Self Destruct », « Closer » que j’avais découverts à leur sortie grâce à un ancien collègue, Poupée, en 1994 ou 1995, et dont l’attrait, sur moi, persiste. Aujourd’hui, Poupée vit à la Réunion. 

En parlant de Rap, j’aurais aimé pouvoir parler de l’album de Ausgang sorti il y a peu ou peut-être de celui d’Isha. Mais je n’ai pas encore eu la possibilité de les écouter. Ni la disponibilité. 

Mais l’horloge de l’économie tourne et mes heures sont comptées. Qu’est-ce que je pourrais raconter, de pas trop long, et qui puisse intéresser un peu celles et ceux qui vont suivre ces lignes ?

J’ai connu ce week-end et ce matin mes premiers contrôles policiers en allant au travail et en revenant. A chaque fois à la gare St Lazare. Cela s’est très bien passé avec les policiers. Au point que, d’une façon un peu paradoxale et amusante, c’est même un ancien patient croisé par hasard hier matin près de la gare St Lazare en revenant du travail qui m’a assuré :

« ça va, ils sont cool ». Nous étions alors devant la gare St Lazare et pour le préserver d’un nouveau contrôle, je venais de lui proposer de nous en éloigner alors que deux cars de police se trouvaient à une dizaine de mètres de nous, sur le parvis de la gare.

J’ai fait la connaissance de ce patient dans un service spécialisé dans les addictions de mon hôpital où il m’arrive de faire des remplacements. J’ai postulé trois fois dans ce service. Mon CV est bon m’a-t’on répondu. Et il est rassurant de me voire arriver lorsque je  me présente dans ce service.  Pour y effectuer des remplacements, payés en heures supplémentaires. Mais il y a toujours eu un « Mais » pour ne pas m’embaucher et embaucher quelqu’un d’autre à ma place lorsqu’un poste s’y est libèré. Au prétexte que je manque « d’expérience dans le domaine des addictions ».

Cette inexpérience dans le domaine des addictions mais aussi dans le domaine relationnel, hier matin, je l’ai modérément sentie, en présence de ce patient. 

Il était d’abord drôle de nous reconnaître l’un et l’autre dans la rue. Je portais un masque chirurgical et un bonnet quand même. 

Pourtant, nous nous sommes facilement reconnus. J’avais bien-sûr un « avantage » sur lui. Je voyais son visage découvert. Mais cela ne l’a pas empêché de « savoir » qu’il me connaissait. Même s’il m’a demandé ensuite d’enlever mon bonnet après mon masque. 

Sans doute est-il un spécialiste de l’observation en temps ordinaire. Pour frayer, en tant que consommateur, dans l’univers des substances addictives illégales, j’imagine qu’il en faut des capacités d’observation. Et d’adaptation. A son environnement. A ses interlocuteurs. Aux situations rencontrées. Et, là, il venait de passer la nuit dehors.

Après plusieurs semaines d’abstinence, il avait rechuté, devant ses neveux, chez une de ses sœurs où il était en confinement. Sa sœur l’avait très mal pris. Dehors. Alors, il a pris le train pour venir sur Paris où il est allé chez un « ami » qui l’avait dépanné d’un bedo. 

Quelques jours plus tôt, dans le service spécialisé dans le traitement des addictions où nous nous étions croisés, avait eu au téléphone le médecin qui le suit. 

Il m’a ainsi appris que le service d’hospitalisation spécialisé dans les addictions où nous nous étions croisés allait bientôt rouvrir après avoir fermé pendant une dizaine de jours. 

Il a ainsi répondu spontanément à une question que je m’étais posé ces derniers temps :

Les personnes sujettes aux addictions avec substance me semblent faire partie des personnes particulièrement exposées au Covid-19. Je pensais d’abord à l ‘affaiblissement  de leur organisme du fait de leur consommation. Mais, ce matin, je pense d’abord aux multiples contacts qui leur sont nécessaires pour se procurer leur substance, au milieu où ils se le procurent (coin de rue ou fêtes….), aux moyens employés ( la prostitution peut en faire partie) et au fait que respecter la distance sociale sera loin- pour certains- d’être leur première priorité. 

D’ailleurs, pendant que je discute devant la gare St Lazare, avec ce patient, la distance sociale d’un mètre n’y est pas. Je le constate. Mais je ne peux rien dire. Au même titre que dans le service de pédopsychiatrie où je travaille, j’ai déjà plusieurs fois présenté mes excuses aux jeunes pour me présenter devant eux – comme mes collègues- avec un masque chirurgical sur le visage, avec ce patient, je constate à nouveau que l’une des bases de notre travail relationnel en psychiatrie, en pédopsychiatrie ou dans toute activité professionnelle psycho-sociale, c’est, avant tout de se montrer à visage découvert devant celle et celui que l’on « engage » à nous rencontrer. 

C’est le minimum. 

Dans une rencontre « directe », en vis-à-vis,  il est très difficile d’inspirer confiance à quelqu’un si cette personne voit à peine la couleur de nos yeux, ce qui s’y passe ainsi que ce qui se passe sur notre visage. C’est le ba-ba. 

Et, avec ce patient qui vient de passer la nuit dehors, qui vit une période un peu délicate, qui me répond que son traitement neuroleptique d’un mois est resté chez sa sœur, je ne me vois pas trop insister sur la distance sociale. 

Pourtant, je dois aussi penser à moi. A ma compagne et à ma fille qui sont chez moi pour commencer. 

Alors, mon masque chirurgical toujours sur le visage, à côté de ce patient, j’essaie de trouver une petite distance corporelle qui puisse être un bon compromis entre la distance sociale amicale élémentaire et la distance sanitaire recommandée. Officiellement, elle est de un mètre. Mais, la veille, un collègue pédopsychiatre nous a appris que c’est vraiment le minimum. L’idéal, ce serait trois mètres de distance sociale durant cette période de pandémie.

Je dois être dans une distance comprise entre 30 centimètres et 50 centimètres avec ce patient qui est sur ma droite. Et, de temps à autre, je tourne ma tête vers le côté opposé tout en l’écoutant. 

Lui et moi, nous discutons ainsi pendant quinze à vingt minutes devant la gare St-Lazare. Lorsque je lui dis que je dois y aller, il comprend et me remercie d’être resté un peu avec lui. Je vois bien à son sentiment de gratitude que ce moment a été pour lui l’équivalent d’un remontant. J’insiste pour qu’il aille se mettre au chaud. J’insiste encore pour qu’il aille récupérer son traitement neuroleptique chez sa sœur. Il acquiesce. Il ne me paraît pas trop déprimé, pas trop persécuté. Pas trop fatigué. Il a manifestement des perspectives. Il m’a parlé de son patron actuellement bloqué en Martinique. J’ai un moment regardé près de nous si un lieu de restauration rapide était ouvert. Mais cela l’a plutôt mis un peu sur le qui-vive :

« Qu’est-ce que tu regardes ?! ». 

Je lui ai expliqué. Mais tout était fermé. Lui donner un peu d’argent était selon moi à éviter alors je ne lui en ai pas parlé.  De son côté, il ne m’a rien demandé. 

Après nous être séparés, j’ai essayé de joindre le service où lui et moi nous étions revus deux mois plus tôt. J’ai eu de la chance :

Le service était ouvert. Et le médecin de ce patient en particulier était présent m’a appris l’infirmier qui m’a répondu. Alors, j’ai pu lui raconter. 

Ce contact direct, hors d’un bureau, voire d’un service, et de la paperasse,  me convient bien, je crois. Même si je l’ai assez peu vécu professionnellement (sauf si l’on pense à mes interviews de réalisateurs et d’acteurs en tant que journaliste cinéma) comparativement à mes années dans un service en tant qu’infirmier. Et que mon inquiétude, et celle de ma compagne, se concentre plutôt, dans ce genre de travail, dans le risque d’être exposé à certaines maladies ou infections. 

J’ai eu cette inquiétude dernièrement pour une de nos collègues qui s’est portée volontaire pour aller travailler dans un des services de notre hôpital qui prend en charge les patients en psychiatrie adulte porteurs du Covid-19.

J’ai lu comme tout le monde que le patron de l’AP-HP, Martin Hirsch, a réclamé dernièrement plus de respirateurs. Et aussi plus de personnel soignant, en particulier infirmier, pour faire face à la pandémie, soit sur la base du volontariat ou en réquisitionnant ce personnel.

La nécessité de personnel soignant présent et compétent ( dans les techniques d’urgence et de réanimation médicale ou chirurgicale) pour « répondre » à la pandémie, personne ne la contestera. Et si j’ai d’abord pensé que seuls les hôpitaux publics étaient sollicités pour « répondre » à la pandémie, j’ai depuis lu dans un journal que les établissements privés appuyaient l’effort sanitaire en vue de « répondre » à la pandémie (article d’Antoine Boudet Comment le leader de l’hospitalisation privée en France, Ramsay Santé, fait front  dans Les échos du mercredi 1er avril 2020, page 21). Donc, j’avais une vision biaisée concernant l’attitude des établissements de soins privés. Même si j’imagine qu’après la pandémie, cette « solidarité » du privé avec le public, aura un coût d’une façon ou d’une autre. Car il faut se rappeler que « l’économie » dirige nos vies et que nous avons à payer, d’une façon ou d’une autre, pour avoir le droit de vivre dans nos sociétés modernes. 

Mais parler de « réquisitionner » au besoin du personnel soignant, en particulier infirmier, est un vocabulaire à mon avis assez suspect ou étrange :

Car, que ce soit par sa culpabilité, son sens du Devoir ou du fait des décisions imposées par sa hiérarchie, le personnel infirmier se fait souvent réquisitionner en temps ordinaire. Pour toutes sortes de raisons. «  Pour le bien du malade et de ses proches ». « Pour l’éthique ». « Pour les besoins du service ». 

Et, je n’ai même pas envie de redire- comme cela l’a déjà été fait à plusieurs reprises depuis cette pandémie- que cela fait des années (selon moi, depuis une génération) que le personnel soignant et les syndicats préviennent les différents gouvernements des effets délétères de la casse organisée des hôpitaux publics. Et avant son appel récent, Martin Hirsch a participé à cette casse organisée des hôpitaux publics. 

Martin Hirsch et d’autres personnes décisionnaires ont des connaissances sur la pandémie et sur les besoins sanitaires pour y « répondre » que n’ai pas. Par contre, j’ai appris qu’il se trouve dans mon hôpital au moins deux services où 75% du personnel infirmier est en arrêt de travail.  Et je ne sais pas tout. Et cela fait « seulement » trois semaines que les mesures de confinement sont appliquées avec distance sociale etc….

Donc, réquisitionner du personnel infirmier en arrêt de travail ou porteur du Covid-19 paraît être une drôle de façon de penser : C’est une façon  de penser à court terme. Comme d’habitude. Comme s’il suffisait de débusquer du personnel infirmier caché sous des rochers. Un peu comme des coquillages que l’on ramasse sur la plage à marée basse. Qu’il suffit de venir avec ses bottes, sa pelle et son seau et de se servir.

 Ces 75 % de personnels en arrêt de travail, je ne les connais pas. Mais il y avait déjà du personnel infirmier en arrêt de travail avant la pandémie. Et c’est assez facile de comprendre que ce pourcentage d’infirmiers en arrêt de travail augmente avec la pandémie après avoir contracté le Covid-19 ou par anxiété afin d’éviter de le contracter. Oui, on peut être «  Une héroïne ou un héros de la Nation » et avoir peur de tomber malade ou de mourir.

Parce-que c’est très joli d’être surnommés «  les Héros de la Nation ». Mais, concrètement, des héros de la Nation qui partent au combat sans armes (gants, masques FFP2, tenues de protection, avec moins de possibilités de jours de repos etc…), c’est plutôt des personnes suicidaires, sacrifiées ou inconscientes qui vont affronter pratiquement à mains nues, avec de l’eau et du savon, un virus plutôt inquiétant qui, lui, ne prend pas de jour de congé et se contrefiche de l’horloge de l’économie.

Ma collègue volontaire pour aller travailler dans une unité Covid en psychiatrie m’a répondu qu’elle estimait y être mieux protégée que dans notre propre service. Car dans l’unité Covid où elle va aller travailler, ils y portent des «  tenues de cosmonautes ». Et, elle m’a retourné les préventions que j’avais pour elle : 

«  Toi, aussi, fais attention à toi ».

Ça et là, les avis divergent quant à la suite de la pandémie. On entend dire qu’un certain nombre de jours de vacances seront sucrés. Que pour une durée indéterminée, on renoncera aux 35 heures. Afin d’essayer de « rattraper » ce qui a été perdu en productivité. Car il est impératif de limiter le plus possible les répercussions économiques de la pandémie.

Un ancien Ministre de l’Education, spécialiste des croisières où il se fait bien payer pour ses conférences, et aussi grand philosophe qu’historien, dans un article, raille les collapsologues, les écologistes et Nicolas Hulot.

Pour lui, à l’évidence, après la pandémie, le business reprendra as usual. 

(Chronique Les Vautours de Luc Ferry dans le Figaro du jeudi 26 mars 2020, page 25) :

«(….) La croissance libérale mondialisée repartira donc en flèche dès que la situation sera sous contrôle. Les revenus de nos concitoyens auront diminué, certes, mais ils auront aussi fait des économies et elles inonderont le marché dès la fin du confinement ».

« (….) Pour le reste, ce sera reparti, non pas comme en 14, mais comme dans les périodes d’après-guerre. «  Business as usual » est l’hypothèse la plus probable, et du reste la plus raisonnable, n’en déplaise aux collapsologues. Je crains qu’Hulot, Cochet et leurs amis ne doivent patiemment attendre la prochaine crise pour se frotter à nouveau les mains ».

Et, sans doute très content de son humour comme de son intelligence, Luc Ferry conclut sa chronique de cette façon :

« Ps : Pour ceux que ça intéresse, vous pouvez me retrouver chaque jour vers 15 heures sur Instagram, pour un cours sur les grands moments de l’histoire de la philosophie. C’est une histoire géniale et c’est gratuit ! ».

Je crois en effet que les Puissants et les privilégiés dont fait partie Luc Ferry mais aussi la patronne du RN (même si celle-ci réussit à se faire passer pour une proche du « peuple » et des gens modestes) resteront à leur place de Puissants et de privilégiés si la pandémie les laisse indemnes économiquement, socialement et personnellement. 

Et qu’ils continueront d’excréter leurs certitudes et leurs visions du monde, et de les imposer, car ce monde dans lequel nous vivons encore leur convient. Ils y ont leurs entrées, leurs connexions, leurs intermédiaires, leurs bénéfices, et leurs remparts. Ils peuvent s’y permettre d’y dire à peu près tout et n’importe quoi. Le temps que la Justice les rappelle à l’ordre, d’une part, lorsque cela arrivera, ils auront une somme symbolique- en guise de réparation- à payer à la société et, d’autre part, entre-temps, ils auront continué à assurer leur promotion personnelle, économique et sociale. Ils courent peu de risques à s’exprimer dans tous les sens. Leur plus grand risque est de passer inaperçus et d’être oubliés ou exclus de la scène publique. 

Et, il faudra un grand désastre, que la pandémie dure suffisamment longtemps et détruise une bonne partie de ces entrées, de ces connexions, de ces intermédiaires et de ces remparts qui protègent les Puissants et les privilégiés qui prônent un monde à l’identique après la pandémie pour qu’ils commencent à se dire qu’il faut peut-être changer de modèle d’action, de vie et de pensée. Et apprendre, peut-être, à coopérer avec les autres plutôt que de continuer à les mépriser.

Mais, pour l’instant, comme le dit Luc Ferry dans sa chronique, les Puissants et les privilégiés – qui sont favorables au fait de rester dans notre monde libéral tel qu’il est- sont convaincus qu’à un moment ou à un autre, ils reprendront «  le contrôle de la situation ». Que l’on parle de Luc Ferry, du Président Macron, de Donald Trump, Poutine, Bolsanaro et d’autres. Politiciens, Puissants hommes d’affaires etc….

Ce n’est pas étonnant de leur part : Un Puissant ou une Puissante, est une personne qui peut tenir une position, une volonté, en vue d’atteindre un but, un objectif, coûte que coûte et qui y parvient. C’est vrai pour un sportif de haut niveau. Mais c’est également vrai pour une femme ou un homme politique. Pour une PDG ou un PDG. Et celles et ceux qui nous gouvernent sont aux postes qu’ils occupent parce-que, en maintes occasions, elles ont su, ils ont su, tenir un cap, arriver là où ils le souhaitaient, malgré les difficultés rencontrées. 

Pendant que le Président Macron parle des soignants comme des « Héros de la Nation », il livre ses propres combats dont il est convaincu qu’il sera, lui aussi, le Héros. Comme il a pu être le Héros des élections présidentielles. Et c’est pareil pour Trump, Poutine etc….

Donc, on peut leur faire « confiance » sur ce point : 

Si, comme Luc Ferry l’avance, la pandémie s’arrête assez « vite », Macron, Poutine, Trump et toutes celles et ceux qui nous gouvernent, et celles et ceux qui les entourent, sauront s’attribuer les mérites de la grande victoire sur la pandémie du Covid-19. Et ils sauront s’affirmer comme les personnes les plus légitimes pour nous dicter encore plus de quelle façon notre monde et nos vies doivent tourner. 

Le seul moyen pour que notre monde change véritablement est donc que nos Puissants actuels (hommes politiques, PDG etc….) se confrontent….à leur impuissance. Et ça, il n  y a que la pandémie qui peut le décider. Par ses effets directs ou indirects. Mais immédiats. Et nous n’en sommes pas là pour l’instant, je crois. 

C’est donc la raison pour laquelle on a un Luc Ferry qui peut crâner comme il le fait dans sa chronique du Figaro. Et c’est la raison pour laquelle, pour l’instant, on nous parle, après la pandémie, de « rattraper le temps perdu » etc…pour combler le déficit économique. Et, surtout, pour conserver exactement le même mode de vie mais en plus radical. En plus extrême.

Pour l’instant, nos Puissants et nos « penseurs » qui voient comme unique monde futur possible notre monde actuel à l’identique- mais en plus dur- me font penser au personnage de Cersei dans Games of Thrones ( https://urbantrackz.fr/videotape/scene-culte/game-of-thrones-saison-8/ ): 

Jusqu’au bout, Cersei a cru au triomphe de sa vision. Et lorsqu’il lui a été impossible d’échapper à la défaite de sa vision, brûlée et détruite par la vision de Daenarys, une extrémiste plus puissante qu’elle, elle aurait pu se jeter dans le vide. A la place, elle s’effondre sous les pierres de son propre royaume avec son chéri. 

A la fin de Games of Thrones, il est très difficile de réussir à trouver parmi les survivants une personne restée indemne de tout trauma. Il y a surtout des personnes qui s’en sortent un peu mieux que d’autres. Il y a beaucoup de victimes. Et une haine meurtrière éloignée et amadouée (Ver-Gris). 

La refonte du système de santé dont parle le Président Macron à l’issue de la Pandémie ?

On va déjà essayer de tenir jusqu’à la fin de la pandémie. Parce-que, que l’on soit d’accord ou pas les uns avec les autres, on est au moins d’accord sur le fait qu’il faut continuer de serrer les fesses en vue de sortir de cette pandémie. Même si l’on devine que certains pays, certaines économies, certaines régions et certaines personnes s’en sortiront mieux que d’autres. 

Mais ce qui, déjà, me fait une drôle d’impression, c’est le fait que l’on parle de prime pour les soignants à l’issue de la pandémie. Si l’on nous octroie une prime, je l’accepterais évidemment. Je ne vais pas la donner à Luc Ferry. 

Mais j’ai l’impression que si on en reste à parler de « prime » pour les soignants, cela signifie que, d’une façon ou d’une autre, on veut acheter le silence des soignants tout en conservant le modèle sanitaire et social à peu près tel qu’il est. Et tel qu’il a exposé ses failles. 

Et, comme l’ont dit d’autres personnes : à côté des soignants, il y a d’autres professionnels dont il faudra revaloriser et revoir l’évolution de carrière, le salaire, le statut social. Qu’il s’agisse des éboueurs, des caissières, des conducteurs de transports en commun ( surtout lorsqu’ils ont pu se montrer corrects voire avenants contrairement au chauffeur de bus d’hier soir) des pompiers, des policiers, des enseignants, des agriculteurs etc….enfin, toutes ces personnes qui sont soit au contact ou en première ligne de la population, ou à son service, au quotidien et qui, elles, ne bénéficient pas de remparts, de connexions, de raccourcis, d’intermédiaires, de trucs, de passe-droits lorsqu’il s’agit de mener un combat ou de tenir un contrat social garant de la bonne santé d’une société. Et dans le mot santé, je pense évidemment beaucoup au bien-être sous toutes ses formes. 

Dans Le Figaro, toujours, de ce jeudi 26 mars 2020, page 24, donc une page avant celle où l’on trouve la chronique de Luc Ferry, il y a cette interview de Marcel Gauchet, historien et philosophe, que je ne connaissais pas (contrairement à Luc Ferry beaucoup plus médiatisé que Marcel Gauchet). Dans cette interview intitulée «  Si cette crise pouvait être l’occasion d’un vrai bilan et d’un réveil collectif »  réalisée par Alexandre Devecchio, il y a ces passages que je restitue :

Alexandre Devecchio demande : La crise du coronavirus a révélé les failles d’un système de santé que l’on croyait parmi les meilleurs du monde ainsi que notre extrême dépendance envers la Chine. Comment en est-on arrivé là ?

Réponse de Marcel Gauchet : « (….) Nous disposons d’établissements de pointe qui sont au meilleur niveau mondial. Mais cette brillante zone d’excellence (qui est celle que fréquentent nos élites) cache un tableau d’ensemble moins reluisant) ».

A.D demande Pourquoi l’Europe est-elle devenue l’épicentre de la crise sanitaire, tandis que des pays théoriquement moins développés, comme la Corée du Sud, la surmontent avec de très faibles pertes humaines et sans confinement généralisé ?

« (….) C’est que la Corée est mieux développée que nous ne le pensions. Elle monte tandis que nous descendons. Nous payons en Europe le prix d’un sentiment de sécurité mal fondé et d’un sens exacerbé jusqu’à l’anarchie des libertés personnelles. La discipline confucéenne est meilleure conseillère en la circonstance. Ajoutons que la proximité avec la bombe biologique que constitue la Chine incite à l’anticipation et à la prudence ».

Que révèle la crise sanitaire des fractures de notre pays ?

« (….) L’inégalité entre riches et pauvres n’est pas une découverte. Il est plus agréable de passer le confinement dans une grande maison avec jardin  à la campagne qu’entassé à plusieurs dans un appartement exigu. 

(…..) Mais il y a une fracture que je n’avais pas perçue à ce point et que je trouve très inquiétante pour l’avenir, qui est la fracture générationnelle entre jeunes et vieux. Elle s’est manifestée en grand au travers des attitudes de défi, presque, vis-à-vis des règles de protection qu’on a observées dans un premier temps. Sans que rien ne soit dit ouvertement, il était visible qu’une population jeune se sentait peu concernée par le sort de la population âgée, victime prioritaire de la maladie pour le dire poliment. Les jeunes savent bien qu’ils seront vieux un jour. En attendant, ils voient un système social qui fonctionne massivement à l’avantage des seniors, sans qu’eux-mêmes soient assurés d’en bénéficier à l’avenir. Il y a là un décalage dans les perspectives existentielles qu’il va falloir prendre très au sérieux ».

Certains observateurs vont jusqu’à vanter le « modèle chinois ». La Chine peut-elle sortir gagnante de la crise ?

La force totalitaire a toujours eu et continue d’avoir ses admirateurs. (….) Et ne cédons pas bêtement au miracle de l’efficacité chinoise. Ne pas oublier que c’est à la volonté initiale d’escamoter le problème- caractéristique de ce genre de régimes- que nous devons la pandémie mondiale. Le point de départ est un Tchernobyl sanitaire qu’il a fallu ensuite compenser par des mesures policières extrêmes qui n’ont pas empêché la diffusion planétaire du virus. Les dirigeants chinois ont certainement l’intention de sortir gagnants de la crise. Ils le montrent déjà, en ne se privant pas de nous donner des leçons ».

Quelles leçons pouvons-nous d’ores et déjà tirer de cette crise ?

« (….) Arrêtons une bonne fois avec les âneries sur le postnational. Les marchés ne font pas le travail. Seconde leçon qui découle de la première : la qualité de la vie dépend plus du niveau des équipements collectifs que des revenus individuels. Le système de santé et le système d’éducation sont ce que nous avons ensemble de plus précieux. C’est à eux que doit aller la priorité ».

Depuis le début de cet article, l’album de Brigitte Fontaine, Terre Neuve, a été remplacé par l’EP d’Aloïse Sauvage. Si les deux titres, Présentement et Parfois Faut ont été plaisants à l’oreille, je ne peux pas dire que je les ai véritablement écoutés, concentré que j’étais sur l’écriture de cet article. Voyons ce que ça donne avec l’album Lithopédion  de Damso que j’avais écouté une première fois. Je me souviens avoir trouvé court son titre Silenceavec Angèle : «  Ta vérité n’est pas la mienne ». Et un peu trop de gros mots jonchaient son Rap qui peut et sait s’en passer. 

Ce matin, en arrivant devant la gare St Lazare, j’ai vu « venir » mon premier contrôle policier avec file d’attente. J’ai été principalement contrarié en voyant que la distance sociale était peu respectée par deux personnes derrière moi. Cela m’a poussé à me rapprocher de la policière après l’avoir entendue répéter qu’elle demandait au personnel hospitalier d’avancer jusqu’à elle. J’ai donc dû dépasser quelques personnes devant moi et suis entré rapidement dans la gare St Lazare.

Dans le train, j’ai constaté ce que nous sommes déjà plusieurs à constater : Les gens refluent de plus en plus dans les transports en commun. Par nécessité économique sûrement. 

Le titre Baltringue de Damso traîne des gros mots «  sales » mais la dynamique me plait bien. Il me semble qu’on y trouve du Booba. Je sais que les deux sont fâchés. Mais ce n’est pas une raison pour s’empêcher de le voir. 

Devant la gare St Lazare tout à l’heure, deux personnes venaient de s’installer. «  Pour faire des images ». J’ai demandé à l’homme pour quel média ils travaillaient. Il a différé pour parler dans son téléphone :

«  Je suis à St Lazare. On ma demandé de faire des images ».

Je suis parti avant qu’il ne me réponde. La file d’attente m’a aspiré. Puis la policière. Puis l’escalator. Le train. Puis cet article.

 Hier soir, j’avais pris avec moi un livre court :

Une femme d’ici et d’ailleurs «  La liberté est son pays »  de Fadéla M’Rabet. 

L’idée était de lire autre chose que du Coronavirus Covid-19 comme je le fais depuis plusieurs semaines. Même si ça va mieux. Et que je me crois moins obsédé par lui. 

Sauf qu’il m’a fallu environ trois heures pour m’apercevoir que ma collègue d’hier soir, au travail, me parlait à plus de 90% uniquement de ça. Du Covid-19. Ce matin, quinze minutes avant que n’arrivent nos collègues de jour, rebelote. J’ai fini par lâcher la carte :

  • Tu arrives à penser à autre chose ?
  • Oui.

Puis, elle de me dire qu’il paraît qu’on pouvait désormais se procurer du CHA. Du CHA ? Oui, du gel Hydro-alcoolique. Et comment tu fais quand tu fais tes courses m’a-t’elle ensuite demandé ? Quand tu rentres chez toi ?

C’est seulement sur les dix minutes qui ont précédé l’arrivée de notre première collègue de jour, que nous avons pu véritablement parler d’autre chose. Cinéma. 

Dans le train du retour chez moi, j’aurais pu ouvrir le livre de Fadéla M’Rabet. J’aurais aussi pu écouter de la musique via mon baladeur audiophile. Mais il y a ce besoin d’être vigilant fréquemment. Par rapport à la distance sociale. 

Hier soir, j’ai appris que la jeune qui nous avait sollicité  mardi, toutes les 30 secondes, notre autre collègue de nuit et moi, à partir de 3 heures du matin, et avec qui la proximité physique était inévitable, avait été testée au Covid. Par la technique de l’écouvillon dont les résultats ont, comment dire, une marge d’erreur. 

Les résultats sont revenus négatifs. Mais au vu de la fièvre de cette jeune et de sa perte d’odorat, « notre » médecin-chef a rappelé qu’il valait mieux la considérer comme « positive ». D’autant que l’intensité et l’expression des symptômes peut varier d’une personne à une autre. 

Je suis peut-être contaminé. Je l’étais déjà peut-être avant. Il me reste encore quelques jours avant de « savoir » si je ressens certains des symptômes courants : 

Fièvre, perte d’odorat, de goût, difficultés respiratoires, épuisement, courbatures ou autres. Mais peut-être que mon symptôme principal consistera-t’il à faire des images.

Ps : ces photos ont été prises soit en me rendant au travail soit en en revenant. 

Franck Unimon, lundi 6 avril 2020. 

No comments

You cannot copy content of this page

Exit mobile version