
RVZMO : « Je ne cherche pas à faire un morceau viral qui disparaît aussitôt »
July 16, 2026
Interview – RVZMO : « À Cœur Ouvert »
Les origines
Tu es originaire de Saint-Ouen, une ville qui a vu émerger de nombreux rappeurs ces dernières années. Est-ce qu’il y avait un artiste du quartier que tu regardais comme un modèle quand tu étais plus jeune ? Et plus largement, quels sont les rappeurs qui ont construit ta culture musicale ?
RVZMO : Bien sûr. Dans mon quartier, il y a toujours eu une véritable culture musicale. Il y a même un studio d’enregistrement en plein cœur du quartier.
Quand j’étais plus jeune, mon voisin de bâtiment était Nathy, que l’on connaît notamment pour « Le son qui tue » avec Rohff. Je l’ai toujours considéré comme un membre de ma famille, en raison de notre proximité et de nos origines communes. Je ne l’ai pas forcément pris comme modèle, mais il y a bien sûr eu une influence musicale.
Concernant les rappeurs qui ont construit ma culture, j’ai beaucoup écouté de rap américain pour les flows et les productions, mais j’ai aussi énormément écouté de rap français pour les paroles et les messages. Pour te donner des noms, j’en ai beaucoup trop en tête.
Les débuts
Aujourd’hui, beaucoup de gens te considèrent comme l’un des meilleurs lyricistes de ta génération. Mais au départ, qu’est-ce qui t’a amené vers le rap ? Est-ce que tu es arrivé par l’écriture et les textes, ou est-ce que ce sont d’abord la musique, les productions et les sonorités qui t’ont donné envie de rapper ?
RVZMO : D’abord, merci à ceux qui pensent que je suis l’un des meilleurs de ma génération. Mais il y a énormément d’artistes qui ont une vraie plume, que ce soit dans ma génération, parmi les anciens ou chez les plus jeunes.
Il faut savoir que j’ai toujours aimé écrire, pour tout et pour rien. Mais les sonorités et les productions m’ont également beaucoup influencé. Parfois, le simple fait d’écouter une production peut te donner une source de motivation pour faire du sport, pour écrire ou pour surmonter quelque chose.
Les productions ont donc une très grande influence sur moi. Pour moi, elles représentent 50 % du morceau.
Être repéré très tôt
En 2021, Booska-P te classe parmi les rappeurs à suivre. Puis tu rejoins ensuite l’écosystème AllPoints. Tu as connu une forme de reconnaissance assez tôt dans ta carrière. Avec le recul, est-ce que cette exposition précoce t’a donné confiance ou est-ce qu’elle t’a aussi mis une forme de pression ?
RVZMO : (Rires.) Comme je le dis à la fin de mon freestyle Booska-P : « Carrément, je me voyais dans les 11 d’avant, en 2020. »
Mais chacun son tour. J’étais très fier de faire partie de la sélection 2021. Derrière, il y a eu la signature chez Believe.
J’ai toujours eu confiance en moi dans tout ce que j’entreprends, mais bien sûr que tout ce qui s’est passé à cette époque m’a donné encore davantage confiance. Mes proches, mon quartier et ma ville me soutenaient. Ensuite, tu commences aussi à être reconnu par les plus grands, donc cela apporte forcément beaucoup de confiance.
La pression, on en a tous les jours et pour tout. Il faut savoir la gérer. C’est d’ailleurs de là que vient ma série de freestyles « Sans pression », qui m’a fait connaître.
100 Moi, un premier projet manifeste
En 2023, tu sors 100 Moi. C’est un projet très brut, très rap, où l’on sent une vraie volonté de montrer ton niveau de kickage et d’écriture. Avec le recul, est-ce que tu considères que cet album était une carte de visite ? Une manière de dire : « Voilà qui je suis » ?
RVZMO : Le projet « 100 Moi » était une forme de carte de visite, oui et non. Avant cela, j’avais déjà sorti pas mal de morceaux et de freestyles sur les réseaux. J’avais également participé à beaucoup d’émissions de radio pour montrer mon niveau de kickage.
Je dirais plutôt que ce premier projet très brut représentait une forme de concrétisation. Mais ce n’était pas encore suffisant pour savoir réellement qui je suis, même si l’on pouvait déjà se faire une idée de la personne que je suis.
Les collaborations sur 100 Moi
Sur 100 Moi, tu t’entoures de DA Uzi, Nahir, So La Lune et Lawiloo. Pourquoi ces artistes précisément ? Est-ce qu’il y avait déjà une vraie proximité artistique ou humaine avec eux ?
RVZMO : Les collaborations présentes sur ce premier projet, ce n’est que la famille. Je fonctionne énormément au relationnel.
Que ce soit Nahir, DA Uzi, So La Lune ou Lawiloo, qui est un ami d’enfance, ces quatre artistes sont des amis et des frères en dehors de la musique. Je me devais donc de faire les choses avec eux pour ce premier projet.
Le regard sur le premier album
Quand tu réécoutes 100 Moi aujourd’hui, est-ce que tu reconnais complètement le rappeur que tu étais à cette époque, ou est-ce que tu te dis que tu avais encore beaucoup de choses à apprendre avant d’arriver à À Cœur Ouvert ?
RVZMO : On a toujours des choses à apprendre, chaque jour. Mais, pour l’époque, ce premier projet me ressemble parfaitement. C’est moi, RVZMO.
Il faut savoir que, pendant l’enregistrement de ce projet, je commençais déjà à m’essayer à des morceaux un peu plus ouverts et un peu plus chantés. Mais je voulais que « 100 Moi » reste un projet très brut. Je gardais quelque chose de plus ouvert pour une éventuelle suite.
Trois ans de silence entre les deux albums
Il s’écoule plus de trois ans entre 100 Moi et À Cœur Ouvert. À une époque où beaucoup d’artistes sortent plusieurs projets par an, ce délai peut surprendre. Qu’est-ce qui s’est passé pendant cette période ? Est-ce que tu avais besoin de prendre du recul, de vivre certaines expériences ou simplement de laisser mûrir ton écriture avant de revenir avec un nouvel album ?
RVZMO : Si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais sorti plusieurs projets par an, largement. Un artiste se doit de proposer du contenu le plus souvent possible. Il doit être présent.
Durant cette période, il s’est effectivement passé certaines choses, qui sont assez personnelles et qui restent en interne. J’ai beaucoup appris sur tout. Si je t’expliquais l’ensemble de la situation, cela prendrait des heures. (Rires.)
J’ai une part de responsabilité dans ce qui s’est passé, mais je ne suis pas responsable de tout. Il y a la vie de la musique et la vie réelle. C’est une très longue histoire.
À Cœur Ouvert, un album plus personnel et plus désabusé
On présente souvent À Cœur Ouvert comme un album plus personnel et plus mature. C’est vrai, mais ce qui m’a surtout marqué, c’est la désillusion qui traverse pratiquement tout le projet. On retrouve beaucoup de thèmes comme la trahison, les déceptions, la solitude, la méfiance ou encore les désillusions liées au succès. Est-ce qu’il y a eu un événement particulier dans ta vie qui t’a amené à écrire un album aussi introspectif ?
RVZMO : Comme son titre l’indique, l’album se nomme « À Cœur Ouvert ». À travers ce projet, je me confie sur beaucoup de choses que j’ai vécues, sur ma vraie vie.
Entre ces deux projets, j’ai grandi et mûri. Je suis également devenu plus calme. J’ai toujours été quelqu’un qui réfléchit beaucoup, parfois même un peu trop. Même lorsque je suis entouré, j’ai toujours été assez solitaire et souvent dans mon coin. Je n’embête personne et personne ne m’embête.
Lorsque tu commences à être exposé et que tu as un peu de lumière sur toi, les petites bêtes arrivent. Il faut alors faire face à la jalousie, à la trahison, aux opportunistes, à l’hypocrisie, aux déceptions et à la méfiance.
Malgré tout cela, j’ai également vécu beaucoup de beaux jours. Tout n’était pas constamment triste, mais cela l’était souvent, en partie. Les gens n’envient pas forcément ce que tu possèdes : ils envient parfois la personne que tu es. J’avais besoin de m’exprimer par rapport à tout cela.
Dans l’anime « Naruto », il y a un personnage, Obito, dans lequel je me suis beaucoup reconnu, sur de nombreux aspects. La pochette de l’album est d’ailleurs un clin d’œil à une scène emblématique de cet anime.
« J’ai perdu, j’ai appris, j’ai compris »
Il y a une phrase qui m’a particulièrement marqué. Tu détournes la célèbre devise de Jules César, Veni, vidi, vici, en disant : « J’ai perdu, j’ai appris, j’ai compris. » J’ai trouvé cette formule très forte. Est-ce qu’elle résume finalement ton parcours, ta vision de la réussite et tout ce que tu as appris depuis tes débuts ?
RVZMO : Oui, « J’ai perdu, j’ai appris, j’ai compris ». C’est comme lorsque tu apprends à marcher : il faut d’abord tomber.
Cela se déroule en trois étapes. Tu tombes, donc tu perds. Tu te relèves, donc tu apprends. Puis tu marches, donc tu comprends.
Veni, vidi, vici.
Une nouvelle génération plus lucide ?
Pendant longtemps, le rap français était dominé par l’egotrip : il fallait montrer que l’on dominait, que l’on avait gagné et que l’on était le meilleur. Dans À Cœur Ouvert, tu parles aussi de réussite et de business, mais avec beaucoup plus de lucidité. Est-ce que tu penses que ta génération est devenue plus réaliste, voire plus cynique, que celle des années 2000 ?
RVZMO : Pour être honnête, non. Je pense que la génération actuelle est un peu moins réaliste.
Aujourd’hui, lorsque tu écoutes la plupart des morceaux qui sortent, tout le monde semble joyeux et tout sonne festif. Il y a de moins en moins de messages. Pourtant, je pense que, derrière cette image, ce n’est pas réellement le cas pour tout le monde.
Je n’enlève cependant rien au talent ni au travail des artistes qui font cela très bien. En tant qu’artiste, on se doit d’essayer de s’adapter à notre époque et à ce qui fonctionne, sans pour autant changer complètement notre formule ou renier la personne que l’on est.
En 2026, la musique ne se consomme plus de la même manière que dans les années 2000. Aujourd’hui, on est beaucoup dans les formats courts. Presque plus personne n’arrive à écouter un album en entier comme auparavant.
Il y a trop de sorties chaque semaine, trop de nouveautés et énormément de personnes performantes et talentueuses. Il faut donc essayer de se démarquer du mieux que l’on peut.
Les beatmakers : une fidélité avec Seezy
Sur À Cœur Ouvert, on retrouve plusieurs producteurs, mais Seezy est celui qui revient le plus. C’est quelqu’un avec qui tu travailles depuis longtemps, puisqu’il produisait déjà Sans Pression 7 à tes débuts. Qu’est-ce qui fait que cette collaboration dure depuis autant d’années ? Qu’est-ce que Seezy apporte à ton univers que d’autres beatmakers n’apportent pas ?
RVZMO : Comme je te l’ai dit un peu plus tôt, je fonctionne énormément au relationnel. Seezy est quelqu’un que j’apprécie beaucoup.
Nous nous sommes rencontrés en 2020, pendant un séminaire auquel Fianso m’avait convié. Seezy était également présent. Nous avons fait des morceaux ensemble et cela s’est toujours très bien passé, aussi bien au niveau du feeling que de notre compréhension du son.
Je pense qu’il est l’un des meilleurs dans son domaine. Mais, encore une fois, il existe énormément de beatmakers talentueux. Il y en a beaucoup trop pour tous les citer et chacun possède sa propre touche.
Nous avons continué à travailler ensemble parce que nos labels respectifs collaboraient également. Son manager était aussi le mien.
Les collaborations : Ninho, DA Uzi et Nahir
Sur ce nouvel album, le gros featuring est évidemment Ninho sur DUR. Mais on retrouve aussi DA Uzi et Nahir, qui étaient déjà présents sur 100 Moi. Est-ce que c’est le signe que vous avez construit une vraie relation au fil des années ? Qu’est-ce qui fait que tu avais envie de les retrouver sur ce nouveau chapitre de ta carrière ?
RVZMO : Pour rester honnête, Nahir et DA Uzi sont réellement de la famille. En dehors de la musique, tu peux très bien me trouver avec eux.
Pour un album dans lequel j’ai voulu me confier, qui de mieux que ces deux artistes, qui me connaissent presque par cœur ?
J’aurais voulu collaborer avec d’autres artistes, mais lorsque tu perds de la hype, les gens n’acceptent pas forcément de travailler avec toi. Le talent ne suffit pas toujours. C’est le jeu, c’est du business.
Concernant Ninho, nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire de DA Uzi, parce que nous avons beaucoup de personnes en commun. J’ai eu l’occasion de réellement faire connaissance avec lui le jour où DA Uzi et lui sont venus tourner le clip de « Crois-moi » dans mon quartier.
Nous avions beaucoup discuté, le feeling était passé et nous nous étions dit que nous collaborerions un jour. J’aime ce qu’il fait et c’était réciproque. Encore une fois, nous partageons tous un cercle commun, ce qui a facilité les choses.
Ninho
Ninho est reconnu pour son écriture, son sens de la formule et sa capacité à raconter des histoires tout en restant très accessible. Est-ce que c’est un artiste dont tu te sens proche artistiquement ? Est-ce qu’il fait partie des rappeurs qui t’ont influencé dans ta manière d’écrire ?
RVZMO : Ninho est un artiste très fort qui n’a plus rien à prouver dans le monde du rap.
Nous n’avons pas beaucoup d’écart d’âge, mais je l’écoutais énormément lorsque j’allais en cours, en 2016 et 2017. À ce moment-là, le rap, c’était lui, surtout pour les jeunes.
Je pense qu’il a ouvert une voie à tous ceux qui osent rapper aujourd’hui. Avant, le milieu était plus restreint.
À mes véritables débuts, lorsque j’écrivais mes premiers textes en 2016 et 2017, il m’a bien sûr influencé dans ma manière d’écrire. Avec le temps et l’expérience du studio, j’ai ensuite réussi à trouver ma propre identité.
L’écriture : la plume avant tout
On parle souvent de toi comme d’un très gros kickeur. Personnellement, ce qui me frappe surtout, c’est ton écriture. Tes morceaux sont remplis de doubles sens, de références et de formules qui demandent parfois plusieurs écoutes. Quand tu écris, est-ce que tu cherches d’abord la technique, l’émotion ou simplement à être le plus sincère possible ?
RVZMO : En tant que rappeur, l’écriture est primordiale pour moi. Je ne veux pas raconter n’importe quoi, d’abord pour moi-même, mais aussi parce que des personnes plus jeunes m’écoutent.
Je ne veux en aucun cas les influencer négativement, les pousser à faire de mauvaises choses ou leur donner envie de prendre exemple sur de mauvais comportements.
J’essaie d’être le plus sincère possible à travers mes textes et de te faire ressentir l’émotion que je traverse. Beaucoup de personnes peuvent se sentir concernées par ce que je raconte. On sait ce que cela fait d’écouter quelqu’un qui nous ressemble.
Concernant la technique, le flow et les placements comptent bien sûr énormément pour moi. C’est aussi ce qui fait le charme d’un rappeur, en complément de ses textes.
L’industrie musicale
Aujourd’hui, on parle énormément de streaming, d’algorithmes et de TikTok. Toi, on a parfois l’impression que tu privilégies la qualité d’écriture plutôt que la recherche du morceau le plus viral. Est-ce que c’est un choix assumé ? Est-ce que tu penses que l’on peut encore construire une grande carrière en restant fidèle à cette exigence artistique ?
RVZMO : Comme je l’ai dit auparavant, il faut savoir s’adapter à son époque. Il faut utiliser les outils que l’on a à notre disposition. Pour un artiste, le meilleur outil reste aujourd’hui les réseaux sociaux.
Ils lui permettent d’échanger avec ses fans, de partager avec eux et de promouvoir son travail.
Je ne cherche cependant pas forcément à ce qu’un morceau devienne viral avant de disparaître aussi rapidement qu’il est arrivé. La musique se consomme extrêmement vite de nos jours. Moi, je vois les choses sur le long terme.
Mais si, demain, un morceau devient viral, bien sûr que je prends. C’est normal.
Pour construire une carrière, il faut fidéliser l’auditeur. Pour cela, il faut qu’il s’attache à la personne que tu es, à ce que tu proposes et aux émotions que tu lui procures.
Un auditeur qui s’attache uniquement à une hype ne deviendra pas forcément un fan qui viendra ensuite te voir sur scène.
La suite après À Cœur Ouvert
Avec À Cœur Ouvert, on a le sentiment que tu refermes un chapitre de ta vie. Maintenant que cet album est sorti, quelles sont tes ambitions pour la suite ? Est-ce que tu as déjà une idée de la direction artistique que tu veux explorer sur tes prochains projets ?
RVZMO : « À Cœur Ouvert » est effectivement un chapitre que je referme. J’avais besoin de m’exprimer de cette manière et de passer par la confession.
J’aime la mélancolie et je pense que je la maîtrise bien. Mais, pour la suite, j’ai envie de rapper. Alors je vais rapper.
J’ai envie de montrer la dalle que j’ai toujours eue et que j’ai encore aujourd’hui.
Cela ne veut pas dire que je vais complètement arrêter de chantonner ou d’utiliser des mélodies, mais je vais clairement privilégier le rap.