Avec “MONSIEUR LOYAL”, Ziak réinvente encore la drill française
Avec MONSIEUR LOYAL, Ziak pousse encore plus loin une obsession qui traverse toute sa discographie : conserver les fondations de la drill tout en changeant constamment les matériaux avec lesquels il la construit. Sonorités…

Dans cet article
Avec MONSIEUR LOYAL, Ziak pousse encore plus loin une obsession qui traverse toute sa discographie : conserver les fondations de la drill tout en changeant constamment les matériaux avec lesquels il la construit. Sonorités orientales hier, électronique et expérimentations sur Essonne History X, motifs évoquant certaines musiques asiatiques et pulsations empruntées au baile funk aujourd’hui : là où une partie de la scène s’est progressivement éloignée de la drill, Ziak semble avoir choisi de la transformer de l’intérieur.
Il y a quelque chose d’étrange dans les premières minutes de MONSIEUR LOYAL. Tout est immédiatement reconnaissable : la voix grave, les basses, la noirceur, cette tension permanente devenue presque indissociable de Ziak. Et pourtant, quelque chose a changé.
Sur plusieurs des premiers morceaux du projet apparaissent avec beaucoup de légèreté des timbres et des motifs mélodiques qui évoquent certaines musiques asiatiques. Pas suffisamment pour transformer les morceaux en exercices de fusion, mais assez pour installer une nouvelle couleur dans l’univers du rappeur.
Il faut toutefois distinguer ici l’impression d’écoute du sample identifié : en l’absence, à ce stade, d’œuvres asiatiques clairement créditées comme samples sur ces morceaux, il est plus exact de parler de sonorités, de timbres ou de motifs évoquant certaines traditions musicales asiatiques.
D’Akimbo à Chrome : changer la matière de la drill
La méthode n’est pas nouvelle.
Lorsque Akimbo paraît en 2021, Ziak s’impose au moment où la drill française connaît son explosion. Mais sa musique ne consiste déjà pas à reproduire mécaniquement la formule britannique.
Au fil de sa discographie, et particulièrement autour d’Akimbo et Chrome, son univers incorpore des sonorités orientales et des instruments d’inspiration arabe. La fiche Knowledge consacrée à Ziak sur UrbanTrackz relève notamment l’utilisation du ney, de la derbouka et d’autres timbres de cette famille dans son univers musical.
Sur Chrome, cette recherche devient encore plus visible. Dans un précédent article consacré à l’évolution de Ziak jusqu’à Essonne History X, UrbanTrackz soulignait déjà cette intégration d’instruments d’inspiration arabe à l’intérieur d’une architecture fondamentalement drill.
Le squelette demeure donc familier. C’est ce que Ziak place autour qui commence à bouger.
Cette manière de travailler va devenir l’un des fils conducteurs de sa discographie : préserver une identité extrêmement stable tout en refusant de reproduire exactement le même disque.
Son flow demeure identifiable. Son personnage aussi. Sa voix, son masque et sa manière de construire des images constituent une signature presque immuable.
C’est donc ailleurs que le mouvement s’opère : dans les productions.
Essonne History X, le laboratoire
C’est probablement Essonne History X qui permet le mieux de comprendre ce qui se joue aujourd’hui sur MONSIEUR LOYAL.
Sorti en 2025, le projet fait considérablement éclater la formule. Lowonstage reste au cœur du dispositif, mais Ziak multiplie les associations : Neophron et Rosaliedu38 interviennent sur « Room », Meysi sur « La nuit », Ameen Beats et Banger MelodyZ sur « Le peuple de la recharge », tandis que Sam Tiba travaille notamment sur « Chassé-croisé » et « Garçon de café ».
Cette ouverture se traduit directement dans la musique.
Le média Hits Actus décrivait ainsi « Chassé-croisé » comme l’un des morceaux les plus expérimentaux du disque et relevait sur « Story » l’utilisation de « Fear and Love » de Morcheeba. La critique notait également la place des synthétiseurs sur « Grain de riz », l’atmosphère particulière de « La nuit » et cette sensation presque japonaise qui accompagne la conclusion du projet.
UrbanTrackz avait de son côté déjà remarqué cette évolution. Dans notre analyse de « Grabba / Chassé Croisé », les productions de Lowonstage et Sam Tiba apparaissaient comme deux manières différentes de déformer les codes habituels de Ziak : « Chassé Croisé » beaucoup plus mobile, « Grabba » construit autour de rythmes volontairement irréguliers.
La version anglaise publiée sur Hellsinky relevait déjà cette opposition entre une production plus rythmique et une autre beaucoup plus imprévisible.
Sur « Story », Ziak se laisse encore davantage porter par Lowonstage. UrbanTrackz avait justement remarqué que sur Essonne History X, contrairement à ses deux premiers albums, le rappeur semblait parfois accepter de laisser les productions guider le morceau plutôt que de simplement les dominer.
Ce n’est donc pas avec MONSIEUR LOYAL que Ziak devient expérimental. C’est avec MONSIEUR LOYAL qu’il poursuit une expérience déjà engagée depuis plusieurs années.
MONSIEUR LOYAL : changer les ingrédients sans détruire la recette
La liste des producteurs du nouveau projet permet d’ailleurs de comprendre la méthode.
Ziak ne congédie pas ceux qui ont façonné son identité pour repartir de zéro. Au contraire, il conserve plusieurs de ses collaborateurs historiques et les confronte à de nouveaux noms.
Lowonstage, probablement l’un des producteurs les plus importants dans la construction du son Ziak, reste omniprésent. Leur histoire commune remonte à des morceaux comme « Chrome », « Tomb Raider », « Seinen » ou « Pistol & Zamal ». UrbanTrackz a documenté cette relation dans sa base consacrée aux beatmakers.
Sur MONSIEUR LOYAL, Lowonstage apparaît notamment autour de « FOMO », « MAL NECESSAIRE », « KRUEGER », « CAMO » et « GGWP ».
Focus Beatz, autre architecte historique de l’univers de Ziak depuis Akimbo, est lui aussi toujours présent, notamment autour de « FENG SHUI », « L.O.V.E » et « MONSIEUR LOYAL ».
Sam Tiba, déjà associé à Ziak sur Essonne History X, revient sur « ENFANT DU BLOCK ». GRKS, qui avait déjà participé à « Seinen », réapparaît sur « FOMO ».
Mais autour de ce noyau gravitent désormais Rosaliedu38, Koboi, Aston Kain, Jy Prod, Mayeul Giraud, Madenka ou encore Yves Nord.
C’est probablement là que se trouve l’une des clés du projet.
Ziak ne remplace pas son ancienne équipe par une nouvelle génération de producteurs : il organise leur rencontre.
Lowonstage croise GRKS et Aston Kain sur « FOMO ». Focus Beatz rencontre Jy Prod autour de « FENG SHUI ». Lowonstage travaille avec Mayeul Giraud sur « MAL NECESSAIRE ». Focus se retrouve autour du morceau-titre avec Madenka et Yves Nord. Rosaliedu38 et Koboi participent à leur tour à cette nouvelle constellation.
La nouveauté naît ainsi moins d’une rupture que de combinaisons inédites autour d’un noyau historique.
« FENG SHUI » : quand Ziak touche au moteur rythmique
« FENG SHUI » est probablement le cas le plus révélateur de cette évolution.
Cette fois, Ziak ne travaille plus seulement sur les textures déposées au-dessus d’une architecture drill. La pulsation elle-même emprunte au baile funk, sans pour autant transformer le morceau en titre de funk brésilien.
La distinction est importante.
Dans ses premiers projets, Ziak pouvait modifier la couleur de la drill grâce aux instruments, aux samples ou aux mélodies. Sur Essonne History X, il commence à en déplacer beaucoup plus radicalement les structures. Sur « FENG SHUI », c’est désormais le moteur rythmique lui-même qui devient un terrain d’expérimentation.
Le morceau associe notamment Ziak, Focus Beatz et Jy Prod à la composition.
On pourrait presque résumer l’évolution de sa discographie ainsi :
Akimbo / Chrome : modifier les timbres.
Essonne History X : modifier les structures.
MONSIEUR LOYAL : toucher également aux rythmes.
Ziak ne cherche donc plus simplement de nouvelles sonorités pour accompagner la drill. Il cherche de nouvelles manières de la fabriquer.
Une recherche qui peut aussi désorienter son public
Cette expérimentation possède cependant son revers.
Il est encore trop tôt pour transformer les premières réactions en verdict définitif sur MONSIEUR LOYAL. Mais les premiers retours montrent un projet capable de diviser davantage que de faire consensus.
Ce n’est d’ailleurs pas totalement nouveau.
UrbanTrackz relevait déjà à propos d’Essonne History X que le disque avait réalisé le démarrage le plus faible de la carrière de Ziak avec 8 411 ventes tous supports confondus en première semaine, alors même que son streaming témoignait d’un public toujours important.
Le même article rappelait une déclaration particulièrement éclairante de Ziak après Chrome : l’artiste expliquait vouloir « refermer la page ouverte avec Akimbo ».
Autrement dit, le renouvellement n’est pas un accident. Il est revendiqué.
Et cela crée une tension particulièrement intéressante : ce qui fait la singularité de Ziak est peut-être également ce qui peut frustrer une partie de son public.
À chaque fois qu’une formule fonctionne, l’artiste semble presque immédiatement chercher comment la dérégler.
Après l’explosion : trois chemins pour la drill française
MONSIEUR LOYAL raconte alors quelque chose de plus large que la seule carrière de Ziak.
Quelques années après l’explosion de la drill en France, les artistes qui l’ont incarnée n’ont pas tous emprunté la même direction.
Sans prétendre enfermer des scènes extrêmement différentes dans des catégories définitives, on peut distinguer trois trajectoires.
Gazo : agrandir le territoire
La première est celle de Gazo.
Au début des années 2020, il devient l’un des principaux symboles de la drill française. Mais sa trajectoire s’ouvre progressivement à d’autres formes.
Cette évolution devient particulièrement visible avec Tiakola et leur projet commun La Mélo est Gangx. Drill, mélodies et différentes formes de rap populaire peuvent désormais cohabiter dans un même territoire artistique.
Gazo n’abandonne pas pour autant ses racines. Il peut s’en éloigner puis y revenir.
Sa trajectoire pourrait donc être résumée ainsi : partir de la drill pour progressivement agrandir le territoire autour d’elle.
Une branche plus radicale : Flem, 667, Lyonzon
Une deuxième trajectoire existe dans une galaxie plus underground, autour de producteurs, artistes et collectifs comme Flem, le 667 ou Lyonzon.
Il serait artificiel de prétendre qu’ils pratiquent tous exactement la même musique. Leur histoire dépasse d’ailleurs largement la seule drill.
Mais ils incarnent une autre possibilité : celle d’une musique sombre, expérimentale et souvent moins soucieuse de se rapprocher des formes les plus populaires du rap français.
Une branche qui préfère approfondir certaines radicalités plutôt que rechercher systématiquement l’ouverture.
Ziak : transformer la drill de l’intérieur
Et puis il y a Ziak.
Sa trajectoire est différente.
Il ne semble pas avoir cherché à devenir un artiste pop ayant commencé par la drill. Il cherche plutôt à découvrir combien de mutations cette musique peut supporter avant de cesser d’être elle-même.
Gazo peut sortir de la drill, explorer la mélo ou d’autres territoires, puis y revenir. Ziak semble davantage transporter son laboratoire avec lui.
Sonorités orientales. Samples. Synthétiseurs. Électronique. Nouvelles associations de producteurs. Motifs évoquant certaines musiques asiatiques. Pulsations empruntées au baile funk.
Il change les composants, mais conserve la machine.
Une architecture sonore autant que visuelle
Cette obsession de la transformation ne commence d’ailleurs pas dans les enceintes.
Depuis ses débuts, Ziak a construit l’une des identités visuelles les plus immédiatement reconnaissables de sa génération.
Le masque n’en constitue que la partie la plus évidente.
Noirs profonds, silhouettes dissimulées, environnements industriels, violence suggérée, objets inquiétants, cadrages froids et situations parfois volontairement inconfortables : chez Ziak, l’image fonctionne comme une extension de la production musicale.
UrbanTrackz relevait déjà cette évolution visuelle autour d’Essonne History X, lorsque certains clips deviennent plus minimalistes, abstraits et presque subversifs, parfois construits autour d’un simple objet ou d’un plan fixe.
Certains plans peuvent évoquer la précision obscure de David Fincher, d’autres l’étrangeté et le déplacement du réel associés au cinéma de David Lynch. Il ne s’agit pas d’en faire des influences revendiquées par Ziak — rien ne permet de l’affirmer — mais d’un rapprochement esthétique.
Comme chez ces cinéastes, l’image n’a pas nécessairement besoin d’expliquer ce qu’elle montre. Elle doit d’abord produire une sensation.
Et c’est finalement exactement ce que Ziak semble chercher avec le son.
La drill comme matière première
Replacé dans la trajectoire de Ziak, MONSIEUR LOYAL apparaît moins comme une parenthèse que comme l’aboutissement provisoire d’une méthode. Depuis Akimbo, l’artiste ne cesse de déplacer les contours de sa musique sans toucher à ce qui la rend immédiatement identifiable. Les couleurs orientales des premiers projets, les expérimentations d’Essonne History X, puis les nouvelles textures et rythmiques de MONSIEUR LOYAL ne racontent pas une succession de ruptures, mais une même recherche poursuivie avec une obstination presque maniaque.
C’est peut-être là que Ziak emprunte une voie singulière dans l’après-drill français. Là où Gazo a élargi son terrain de jeu en allant chercher la mélo et d’autres formes de rap populaire, Ziak semble moins intéressé par ce qui existe à côté de la drill que par tout ce qu’il est encore possible de faire à l’intérieur. Quitte à en tordre les rythmes, déplacer les références, introduire des sonorités étrangères à son vocabulaire initial et parfois dérouter ceux qui étaient venus chercher la brutalité plus immédiate de ses premiers morceaux.
MONSIEUR LOYAL n’est donc peut-être pas le disque sur lequel Ziak s’éloigne de la drill. C’est celui où l’on comprend le mieux qu’il n’a jamais considéré la drill comme un ensemble de règles à respecter.
Chez lui, elle est devenue une matière première : quelque chose que l’on peut découper, contaminer, déformer et reconstruire jusqu’à obtenir une musique qui, parfois, ne ressemble presque plus à de la drill — mais ressemble toujours à Ziak.
Références
- UrbanTrackz — Ziak : fiche artiste, discographie, producteurs et relations documentées
- UrbanTrackz — Lowonstage : productions et collaborations avec Ziak
- UrbanTrackz — Ziak bouscule les codes avec « Grabba » et « Chassé Croisé »
- UrbanTrackz — Ziak dévoile Essonne History X
- UrbanTrackz — Ziak raconte sa « Story »
- UrbanTrackz — Ziak explore de nouveaux horizons avec « Maudit Land »
- UrbanTrackz — « Catwalk », Hard et l’évolution artistique de Ziak
- Hellsinky — Ziak Pushes Boundaries with “Grabba” and “Chassé Croisé”
- Hellsinky — Ziak Tells His “Story”
- Hits Actus — Essonne History X : l’album de la maturité ?
Beatmakers liés
, Focus Beatz, Sam Tiba, GRKS, Rosaliedu38, JY Prod, Ameen Beats









