Après une période creuse, caractérisée par la chute des ventes et le monopole de la sainte trinité Booba-Rohff-La Fouine, le rap s’apprêtait à connaître un nouvel âge d’or. Les bouleversements se succèdent, avec entre autre la (re)découverte de l’Autotunes, l’avènement du streaming et le mélange des genres… nous voici dix ans plus tard et c’est le moment de faire le bilan, calmement. Retour sur une période riche en émotions rapologiques, peuplée d’albums classiques qui influenceront inévitablement les prochaines générations de rappeurs. .

L’école des points vitaux – Sexion d’Assaut (2010)

Avec ce classique, principalement composés de gros hits, Sexion d’Assaut s’impose d’emblée comme un groupe incontournable. « L’école des points vitaux » aligne les morceaux conscients, les histoires de rue et les bombes radiophoniques avec une maestria hallucinante. Si Maître Gims tire son épingle du jeu par son omniprésence sur les refrains, dans les couplets et même dans la composition des instrumentales, les autres ne déméritent jamais dans cet opus majeur de la décennie 2010-2020. « L’école des points vitaux » a été calibré pour un large public, mais ça ne l’empêche pas de se montrer respectueux envers les afficionados de rimes ciselées et autres kickages endiablés.
Titres à réécouter : Intro (en résumé), Paname lève-toi, Changement d’ambiance.

Le chant des sirènes – Orelsan (2011)

Alors que son premier album studio abordait avec malice et enthousiasme les déboires d’un quasi-trentenaire en manque de tout (amour, reconnaissance, avenir), sa deuxième livraison adopte des contours plus sombres. Dans cet opus ou la victoire devient échec, Orelsan s’exprime sur ses doutes face au succès. Au fond de lui, et en dépit de sa réussite, le rappeur normand ne s’aime pas et il aime encore moins ce que la société a fait de lui. Malgré un côté très personnel, « Le chant des sirènes » reste un album générationnel à l’écriture millimétrée, parfois glauque, parfois drôle et toujours aussi acide. En dehors d’une production impeccable, c’est le personnage qu’incarne Orelsan qui marque les esprits ; grâce à lui, l’archétype de l’adulescent blanc qui subit sa vie dispose enfin d’un visage.
Titres à réécouter : Suicide Social, Mauvaise Idée, La petite marchande de porte-clefs.

Futur – Booba (2012)

Pendant longtemps, Booba a brillé par sa capacité à donner les coups d’envoi. Après son incursion dans le Dirty South, il siffle avec « Futur » l’avènement des sonorités traps dans le rap français. Si aujourd’hui il ne peut que suivre les tendances car l’information circule beaucoup plus rapidement, à cette époque il menait son monde à la baguette et cela se ressent dans la puissance de cet album. Bien que les feat. avec les rappeurs US du moment (Rick Ross, 2chainz) semblent un peu capilotractés, on découvre surtout Kaaris sous sa forme finale dans le mémorable « Kalash ». Franchement, à l’heure des Gilets Jaunes et d’une répression policière de plus en plus agressive, comment ne pas voir quelque chose de prophétique dans la phase sur l’agent et le gilet fluo ? En dehors de cette introduction mythique, le grand mogul du rap français flirte avec la poésie dans le morceau sobrement intitulé « 2pac », balance des skuds à tout va sur ses cibles favorites et s’impose en patron légitime pour la décennie à venir.
Titres à réécouter : 2pac, Caramel, O.G

Or Noir – Kaaris (2013)

Avant de se lancer dans la zumba, Kaaris a importé les sonorités hostiles du drill de Chicago dans l’Hexagone. Sauf qu’au lieu de transposer comme telle la violence graphique véhiculée par les vers dépouillés d’un Chief Keef, Zongo le Dozo a fait infuser une bonne dose de second degré dans ses textes. Le résultat est tout simplement épatant : si on peut être rebuté de prime abord par la brutalité des paroles, on se rend vite compte du génie de la langue et cela fini par être drôle comme un dialogue d’Audiard. Souvent cité comme l’album référence de la décennie, Or Noir contient en son sein la recette qui va faire basculer toute une génération de rappeurs dans la trap. Au programme : trafic de drogue dure compétemment assumé, gunfights en zone urbaine prioritaire, sexes aux longueurs démesurées et filles faciles aux boules customisés, qu’elles agitent avec une ferveur non dissimulée.
Titres à réécouter : Zoo, Je bibi, Bouchon de liège

A7 – SCH (2015)

Le pire, que ce n’est même pas un album. C’était juste une mixtape, à la base. Mais c’est devenu beaucoup plus. Dans « A7 », on découvrait un rappeur singulier, qui jouait un rôle et l’assumait parfaitement, plongeant ainsi l’auditeur dans un univers mafieux très cinégénique qui préfigurait la domination du visuel sur l’auditif, largement poncée depuis par PNL. Assisté tout au long du projet par Katrina Squad et DJ Kore, le rappeur marseillais pose les bases d’une œuvre assez riche pour être adaptée en film. Avec un flow caverneux de mec qui carbure à minimum un paquet par jour, SCH enchaîne les punchlines et les phases techniques. Sa voix travaillée à l’extrême est sublimée par un Autotune d’une finesse encore inégalée à l’heure actuelle.
Titres à réécouter : A7, Pas de manières, Drogues prohibées

My World – Jul (2015)

Premier album de Jul en totale autoprod, sans le concours des très louches businessmen de Ligua One Industry, « My World » supplante ses concurrents directs dès la première semaine d’exploitation. Booba, Rohff et Nekfeu ne peuvent qu’assister bouche bée au hold-up sonore de l’OVNI Marseillais. Si au fil du temps on ne peut pas nier une certaine redondance dans les projets de Jul, difficile en revanche de ne pas reconnaître son talent et sa détermination. Aujourd’hui, les détracteurs se sont un peu calmés et Jul, par son omniprésence, a conquis sa place aux côtés des plus grands. C’est mérité. Il faut être honnête « My World » est une machine à tubes qui tourne à plein régime. Peut-être sont-ils régressifs et minimalistes dans leurs constructions, ces tubes, mais ils n’en demeurent pas moins monstrueusement efficace. Parfois, on peut avoir besoin de ça. Album idéal pour une session cardio.
Titres à réécouter : Amnesia, Comme d’hab, Ils m’ignorent

Ténébreuse Musique – Butters Bullets et Alkpote (2016)

La pépite indé de la décennie. En dehors de la connexion surprenante entre le duo composé du rappeur Sidi Sid, du beatmaker Dela et l’empereur de la crasserie Alkpote, c’est le mode de production de l’opus qui détone réellement. Financé par les auditeurs eux-mêmes via la plateforme participative KissKissBankBank, puis enregistré en quelques jours sous weed et fromages de qualité, il est vrai que « Ténébreuse Musique » n’est pas exempt de défauts. Par contre, cette connexion maléfique ne tient pas du simple album, mais bel et bien de la performance artistique totale, ce qui est assez rare dans un univers musical de plus en plus formaté. S’il est bancal par bien des aspects, ce projet expérimental s’impose comme un classique par sa spontanéité, sa folie et tout l’amour du rap qu’il recèle.
Titres à réécouter : No Limit (feat Hamza), L’île de l’incantation, Patrick

Agartha – Vald (2017)

Aujourd’hui, Vald est bien loin du post-it « troll rap » qu’on lui avait d’abord collé sur le front à défaut de pouvoir le cataloguer. Pas aussi lisse que Nekfeu, pas aussi comique que Lorenzo, Vald est juste VALD, l’auteur d’une nouvelle forme de rap conscient moins moralisateur et amputé de ce satané premier degré qui transforme la plupart des titres revendicatifs en pamphlet idéologique. Agartha était son premier album studio. D’une richesse, d’une intelligence et d’un culot qui dépasse l’entendement. Naviguant entre les beats lourds de DJ Weedim et les créations épiques de son beatmaker attitré Seezy, le rappeur aulnaisien développe un univers foisonnant, aussi entraînant qu’inquiétant, se moque et dénonce, chante et hurle. Pour accompagner ce disque, une série de clips narratifs réunissant les titres « Strip », « Je t’aime », « Totem », « L.D.S » et « Lezarman » a été réalisé. Cette entreprise débouche sur un véritable court-métrage, une sorte de docu-fiction sous acide dont l’inventivité rend totalement justice à l’un des projets les plus importants de la décennie.
Titres à réécouter : Mégadose, Petite Chatte, Blanc

UMLA – Alpha Wann (2018)

Echappé en tête du peloton d’1995, Alpha Wann s’est émancipé sans mal grâce à son flow technique et ses inspirations old school, jusqu’à devenir la nouvelle coqueluche des puristes déboussolés par la tournure qu’a pris le rap-jeu durant ces dix dernières années. Souvent comparé aux X-Men ou encore au légendaire Big L, les thématiques du Philly Phaal sont néanmoins très actuelles : on reste principalement dans l’egotrip, le désir d’argent et la descente en flèche de la concurrence, absolument pas au niveau comme toujours. Ce qui est impressionnant dans « Une Main Lave l’Autre », ce n’est donc pas l’originalité des lyrics ou la qualité des instrumentales. Cependant, les jeux de mots, les rimes multisyllabiques, les assonances et les références s’empilent dès la première mesure du premier morceau de l’album. Tout ça est marié à l’attitude détendue, voire complétement flex du MC, qui semble surfer sur le rythme avec cette arrogance de premier de la classe qui n’a pas besoin de trop bosser pour survoler ses camarades les plus téméraires.
Titres à réécouter : Le piège, Olive et Tom, Ça va ensemble.

L’Affranchi – Koba La D (2019)

Oui, le taulier du BAT 7 ne brille par la finesse de ses lyrics, lui qui parle principalement du hall de son bâtiment, de son vécu de vendeur au détail d’Audemar-Piguet et de Rolex. Oui, la rime est approximative, voire inexistante. Mais la voix de Koba La D est reconnaissable entre mille et les producteurs de cet album ont œuvré à la mettre en valeur de la meilleure façon possible. Ainsi, « L’Affranchi » relate le quotidien du jeune rappeur, tiraillé entre son bon vieux bâtiment et le prétendu luxe que lui offre son nouveau statut. Le rendu final est assez mélodieux et parfois mélancolique. Hormis s’acheter des montres hors de prix et chercher le fric pour pouvoir se les payer, Koba La d se remet parfois en question, comme l’indique le titre « Demain j’arrête ». Taxé de rappeur abruti et inculte, Marcel joue de cette image -ou s’en contrefout- et sa plume faussement ingénue dévoile parfois de grands moments de poésie involontaire, comme dans le titre « La Détaille » ou il décrit avec brio la barrette de shit qui fond entre ses couilles l’été. On rit très fort et nerveusement quand il explique arborer une montre à chaque poignet malgré les difficultés qu’il éprouve à lire l’heure avec des aiguilles. Il faut être drôlement intelligent pour jouer des rôles de con, comme disait l’autre. Cet album est un potentiel classique car il ouvre la porte aux prochaines générations ; celle qui fait passer l’émotion avant la réflexion : celle pour qui la musique s’entend avant de s’écouter.
Titres à réécouter : Quotidien, Amitiés Gâchées, Demain j’arrête, Matin.

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