By Alice Papin et Zez XXI

Au milieu de la jungle des barbus extrémistes et des autocrates indéboulonnables, des monarchies millénaires, et des zones d’influence américaines, se dresse la République Islamique d’Iran. Si le nom de ce « grand pays » du Moyen Orient peut vous faire sourire à tel point il est antinomique de placer les termes de République et d’Islamique côte à côte, sachez que vous faites erreur…

Retour en 2015, en Occident, l’Iran c’est cool, et même très cool. Parce que le pays est la deuxième réserve pétrolière au monde et surtout un marché qui n’a pas encore été exploité par le capitalisme occidental. Et ça, les lobbys économiques ne peuvent le supporter plus longtemps…  Il faut aussi dire que l’Iran était devenu un allié potentiel dans la lutte contre Daesh, et même si les rapports exécrables des dirigeants iraniens avec le « grand Satan américain » ont empêché les Européens de se rapprocher de la Perse antique, il semblerait que la situation ait été sur le point d’évoluer… Diplomates, politiques, médias et chefs d’entreprises mettaient de l’eau dans leur vin, et nous montraient que l’Iran, finalement, c’était « cool ».

Puis Daesh explose, et retourne à l’état de groupuscule terroriste. Et depuis plusieurs années, l’Iran c’est plus trop cool. Le cynisme des relations internationales s’expriment alors parfaitement de chaque côté…

Jusqu’à la fin des années 1970, l’Iran n’était rien d’autre que la réserve pétrolière des Etats-Unis au Moyen Orient ; une situation similaire à celle de l’Arabie Saoudite aujourd’hui. Le pays entretenait de très bons rapports avec les pays occidentaux, comme avec Israël.  Il était dirigé par un autocrate mais il y régnait une certaine liberté. Un réfugié nous confie : « Tout était permis, tant que l’on ne touchait pas à la politique ».

En 1979, devant les atermoiements incessants du Shah, et ses dépenses somptuaires, de nombreux foyers de révoltes naissent en Iran. Dans les derniers jours, la fin du Shah ne fait plus aucun doute mais deux factions se mènent une lutte sans merci pour conquérir le pouvoir. Les islamistes de l’Ayatollah Khomeiny (réfugié en France à Neauphles les Chateaux) et le Front National de Shapour Bakhtiar (parti laïque).

Finalement, le turban remplace la couronne emportant avec elle les aspirations libérales d’une bourgeoisie trop occidentalisée pour régner et laissant au peuple le mont de piété local, l’Islam.

Après son retour triomphant, Khomeiny institue les nouvelles règles du jeu. Il devient le guide suprême de la Révolution. C’est ce politique aux accents religieux qui utilisera dès son retour en Iran l’expression de « Grand Satan Américain ». La guerre contre l’impérialisme devient sacrée.

L’Iran instaure la souveraineté divine, et est frappé par un embargo. Une situation qui dure depuis 30 ans.

Le retour en grâce

Pourtant, la situation a changé au milieu des années 00′

C’est toujours un guide suprême qui dirige le pays, Ali Khameini, depuis 1989, mais l’Occident a profité de l’élection du Président de la République Rohani en 2013, présenté comme un réformateur après un Ahmadinejad fortement contesté à l’international,  pour entamer des négociations avec la République Islamique pour un accord sur le nucléaire ; ce qui ouvrirait la porte à la levée des sanctions.

Les Iraniens n’attendent que ça ; le pays étouffe. Les sanctions européennes de 2012 ont mis l’Iran à genoux. Les produits de première nécessité comme le poulet sont devenus trop cher pour la population. En 2014, 50 % de la population est passée en dessous du seuil de pauvreté.

Si le gouvernement ne fait rien, c’est le risque de la fracture sociale.

Dans le même temps, la situation internationale a évolué : l’Iran chiite peut être considéré comme un allié face à Daesh, armé et financé par les voisins sunnites. (« qui prospère sur la haine que se vouent les sunnites et les shiites »)

A cet époque l’Occident était plus préoccupé par l’impact de l’Etat Islamique que par la politique intérieure de la République Islamique.

La « dédiabolisation » en marche

Alors on s’attelle à faire changer l’image de l’Iran.

Le Cercle Iran Economie, créé en 2013, à l’initiative d’universitaires persanophones et de chefs d’entreprise, milite pour une nouvelle vision de l’Iran. De plus en plus présents dans les médias, ces experts de la République Islamique parlent autrement du pays.

Dans les années 2000, l’Iran était dans l’Axe du mal du G.W.Bush. Les rares journalistes qui arrivaient à enfoncer les frontières imperméables de la République des mollahs dépeignaient le visage d’un pays meurtri par le fanatisme : lapidation, femme réduite au rang d’esclave, régime finançant le terrorisme international)

Les experts persanophones et persanophiles du Cercle Iran Economie sont souvent invités sur les plateaux de radio. Bernard Hourcade, modérateur de la première conférence du cercle, et géographe spécialiste de l’Iran, directeur de recherche émérite au CNRS, est intervenu pas moins quatre fois sur France Culture en moins de 5 mois pendant les négociations sans compter ses nombreuses interventions dans la presse. Pour résumer, ces universitaires pensent que la négociation avec l’Iran sur le nucléaire et l’ouverture économique est la pire des solutions après les autres.

Les spécialistes de la région sont unanimes sur un fait : une confrontation directe avec la République islamique resserrerait la population autour de leaders aujourd’hui contestés. Et avec l’arrivée « des barbares » de Daech, d’un démocrate à la maison blanche, et d’une crise économique mondiale, les mollahs iraniens ont pour la première fois depuis 79 un boulevard pour négocier. Surtout que les sanctions commencent à faire très mal depuis 2012.

Il semble que l’Iran soit devenu fréquentable.   Les journalistes reprennent le discours économique de ces fins connaisseurs.

Les médias occidentaux qui faisaient la part belle au radicalisme religieux des enfants du Coran laissent même place depuis 2010 à des articles façon « guide du routard » qui conseillent d’aller à Ispahan voir des palais prodigieux plutôt que d’aller manger un shollo kebab à Téhéran.

Abbas Bakhtiari, directeur du centre culturel iranien « Pouya », et réfugié politique nous dit même : « Je n’arrête pas de rencontrer des gens qui reviennent de vacances là bas… Ils me disent : « C’est beau, et les gens sont adorables »… » A croire que l’Iran est en passe de devenir une destination touristique de premier choix.

Au milieu des années 2010, le lobby iranien dirigé de main de maître par le Cercle Iran Economie est sur le point de remporter la guerre médiatique.

Lobbying et politique

Le Cercle Iran Economie est aussi proche du groupe intreparlementaire d’amitié France-Iran, qu’ils font revivre en organisant avec eux des colloques et conférences qui permettent aux entreprises de se préparer à commercer à nouveau avec l’Iran.

« L’Iran a trop été vue en France de façon réductrice, et cela n’est pas justifié », nous dit-on dans ces cercles.

Le sénateur Aymery de Montesquiou, Président du groupe (qui fait par ailleurs l’objet d’une enquête dans l’affaire dite du « Kazakhgate ») :

« Il est parfois difficile pour un Occidental de comprendre la coutume consistant à voiler les femmes. Pour autant, je souhaite souligner que l’éducation occupe une place majeure en Iran, et qu’on y dénombre plus de trois millions d’étudiants, dont 60 % de jeunes femmes. Ce point est essentiel, car la mauvaise image de l’Iran en Occident découle en partie de la représentation erronée que nous nous faisons de la condition féminine dans ce pays ».

C’est aussi le discours de Nigel Coulthard, Président du Cercle Iran Economie : « L’Iran représenté dans les médias ou dans les films débiles comme « Jamais sans ma fille », n’a rien à voir avec la réalité », nous dit-il. L’Iran, « c’est un pays industrialisé », les femmes se maquillent et arborent des décolletés « qui débordent ». Le pays n’a rien à voir avec ses voisins : « On confond souvent l’Iran avec le chaos de l’Afghanistan ou la rigidité sociale de l’Arabie Saoudite ».

En gros, on a été abruti par les médias pendant des années. Ils nous laissaient penser que l’Iran n’était qu’exécutions et condition déplorable de la femme, alors que pas du tout !

On est passé à côté ; l’Iran est cool, et pas nous…

En République Islamique, ajoute Nigel Coulthard, il y a même « des débats dans les journaux … sauf en ce qui concerne la religion, ou le guide suprême ».

Il y a quand même un bémol. Pour ceux qui l’auraient oublié le printemps arabe commence en Iran en 2009. L’élection contestée d’Ahmadinejad provoque des émeutes à Téhéran et dans les grandes villes. Pour la première fois depuis la révolution islamique, les iraniens se rebellent et embrasent la capitale. La répression a été directe et brutale. Les deux leaders de la rébellion, Moussavi et Karoubi, ont été assignés à domicile.

Les réfugiés que nous avons rencontrés gardent en tête l’image de Faraneh Moussavi arrêté, violé, et brulé vive dans un commissariat pendant le printemps iranien. Et malgré ses promesses d’émancipation ; Rohani n’y a pour l’instant rien changé. Les deux leaders de l’opposition sont toujours enfermés.

 Nargues Mohammadi, vice-présidente de l’Association de défense des Droits de l’homme en Iran, a été arrêté à nouveau au début du mois de mai. Si en 2011 le PS dénonçait par communiqué sa condamnation à 11 ans d’emprisonnement avec sursis, ce nouvel événement n’a été relayé nulle part. Ce silence est un message !

C’est vrai, en matière de liberté, on a connu mieux… Mais la question des droits de l’homme, cet ancien PDG d’Alstom en Iran la balaye d’un revers de la main. Lorsqu’on le titille, naïfs que nous sommes, sur la légitimité de la levée de l’embargo dans un pays qui “tue encore 700 détenus par an, qui emprisonne encore pas moins de mille prisonniers politiques et prisonniers d’opinion, plus de 130 adeptes de la foi bahaïe ainsi que près de 50 personnes converties au christianisme, des dizaines de soufi” (derviches) et des musulmans sunnites, tous pour leurs croyances religieuses (propos : Karim Lahidji, FIDH), il nous demande quel âge nous avons… Nous sommes vraiment trop idéalistes pour cet adepte de  « real politik ». Il nous rappelle : « la France vend des avions au Qatar, entretient des relations avec l’Egypte », l’absence de relations saines avec l’Iran relève de la plus grande hypocrisie.

Imaginer que les puissances occidentales vont déterminer leur politique étrangère en fonction du respect par leur interlocuteur des droits de l’homme relève effectivement du plus grand fantasme. Cela ferait bien longtemps sinon que les Chinois seraient sur la liste noire de l’Oncle Sam

Finalement, N.Coulthard a raison sur ce point et sur un autre point essentiel. Selon les derniers voyageurs qui nous revenus d’Iran, la situation économique est tellement désastreuse en Iran surtout en termes d’inflation que les objectifs politiques sont passés au second plan. Les iraniens veulent d’abord que leur président fraichement élu règle la crise économique avant de revendiquer la liberté politique.

N’empêche que vanter les mérites des gouvernants iraniens comme peut le faire Aymery de Montesquiou (extrait du colloque du 23 mai 2014, « Vers l’ouverture des échanges commerciaux avec l’Iran » : « lors de notre voyage, nous avons eu l’opportunité de rencontrer d’éminentes personnalités, telles que : le Docteur Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême iranien, qui fut pendant de nombreuses années ministre des Affaires étrangères de la République islamique d’Iran et avec qui il est toujours intéressant, gratifiant et je dirais même délicieux de s’entretenir, tant il est courtois et doué d’une grande intelligence ; M. Mohammad Nahavandian, secrétaire général de la Présidence de la République ; M. Mohammed Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères ; le Président du Majlis. Nous avons ressenti chez tous ces interlocuteurs le désir d’intensifier les échanges avec notre pays », ou donner une image trop belle de la République Islamique en énerve certains, à commencer par les réfugiés politiques, nombreux à vivre en France, qui ne sont pas d’accord avec ces militants d’une image cool de l’Iran.

Une politique intérieure qui reste anti-démocratique

à L’image de l’Iran à l’extérieur a changé. Et certes, les dirigeants parlent de s’ouvrir, certes, les voyageurs peuvent se faire l’écho d’une société civile moderne, qui a envie d’échanger avec le monde entier, dans laquelle les femmes ont un rôle important, dans laquelle les jeunes sont largement majoritaires, et savent faire la fête cachés du régime, en privé. Tout cela est vrai, mais ne doit pas faire oublier un problème fondamental : le fonctionnement du régime reste le même, et rien n’a bougé en terme de liberté et de droits de l’homme.

Les réfugiés politiques que nous avons rencontrés, dont beaucoup ne veulent pas être cité dans l’article car la peur du gouvernement iranien est toujours présente même en exil, sont eux bien au courant de cette nouvelle arrestation.

à Ils nous ont par ailleurs tous donné le même témoignage : là-bas, la règle est que la parole d’une femme  « vaut la moitié de celle d’un homme » ce qui peut être délicat en cas de divorce ou de viol ; les exécutions, les exactions…

Abbas Bakhtiari parle d’un théâtre : le Président qu’on vante réformateur n’est qu’une marionnette. Que cela soit lui ou Ahmadinedjad, le seul maître à bord reste le guide suprême de la Révolution, qui n’est pas élu mais désigné.

Lui et ses gardiens de la Révolution, les Pasdaran, ont la main mise sur la politique et l’économie. Une levée des sanctions leur profitera, le peuple sera un peu apaisé, ils éviteront la révolte, mais rien ne changera. Par contre, ils seront acceptés sur la scène internationale, légitimant ainsi un régime barbare.

Les relations institutionnelles en Iran sont complexes et quasi-incompréhensibles pour un occidental. Le pouvoir en Iran est partagé par une infinité de corps et d’institutions. Il est toujours en mouvement. Mais si le pouvoir passe d’une main à une autre, d’une institution à l’autre. Abbas Bakhtiari nous rappelle qu’il reste dans les mains des dignitaires de la révolution islamique. Rohani lui-même est un mollah. Moussavi et Karoubi, les deux rebelles assignés à domicile depuis le printemps iranien, sont eux aussi d’anciens dignitaires du régime islamique.

Comme le disent unanimement tous les réfugiés politiques que nous avons rencontrés, la République Islamique n’a qu’un but : « se maintenir ». Et la communauté internationale y participe en légitimant ses institutions. Si l’Iran est mieux traité, les iraniens ne le sont pas !

Le neveu de l’Ayatollah Khamenei va même plus loin. Médecin à Lille, il a quitté l’Iran depuis 25 ans, et aimerait créer une alternative possible au régime.

Le changement d’image de l’Iran cache selon lui un complot organisé : « Ali Khamenei et son régime dépensent d’importantes sommes d’argent en publicité et lobbying, non seulement dans les cercles religieux, mais aussi dans la communauté d’opposants en exil afin de la cacher et ne laisser apparaître qu’une opposition fantoche. De même que pour influencer le monde musulman par des canaux radio-télévisuelles, via des satellites et le réseau d’Internet. »

Chez les opposants, on murmure ainsi que certains médias, comme BBC Persian, ou « Voice of America », ont engagé ces dernières années des journalistes iraniens proches du régime, qui propagent un discours aseptisé sur le pays.

Ces riches exilés sont en contact permanent avec Nord Téhéran selon Abbas Bakhtiari.

Il a adressé une lettre ouverte à Barack Obama en lui demandant de ne pas signer d’accord sur le nucléaire avec son oncle Ali Khamenei tant que le guide suprême continuera son régime de terreur, en dépit des droits de l’homme.

Selon lui, «Ali Khamenei et ses collaborateurs savent très bien qu’ils ne seront jamais à la tête d’une puissance nucléaire. Ils se servent de l’idée seulement pour dominer les pays de la région et exporter une révolution moyenâgeuse»

Ainsi, il pense que «lever les sanctions paralysantes sans changement fondamental, n’est pas dans l’intérêt de l’Iran. Cela servira seulement à aider la République Islamique d’atteindre ses objectifs.»

« En cédant et renforçant économiquement ce régime, ce n’est pas le peuple iranien qui en bénéficiera. C’est le régime islamique qui en profitera pour plus de répression, plus d’injustice sociale et plus de terrorisme dans le monde. »

à Pas le même son de cloche au Cercle Iran Economie : Selon Nigel Coulthard,  ouvrir l’Iran fera changer la situation intérieure, du point de vue économique et par conséquent politique.

De plus, cela servira réellement un peuple en souffrance. Les gardiens de la Révolution profitaient des sanctions, nous dit-il, « ils ont exploité tout le détournement ».

Nigel Coulthard reconnaît  d’ailleurs que le défi de Rohani sera de « faire adhérer les gardiens de la Révolution à l’Iran post-sanction ».

Alors l’Iran cool ou pas cool ? Le changement d’image ne met en tout cas pas tout le monde d’accord, mais une chose est sûre : il justifie les démarches des lobbys et entreprises pressés de commercer avec la République Islamique et ses 80 millions de consommateurs potentiels. Plus de remords à avoir avec ça, si l’Iran est devenu cool…

L’axe du mal encore et toujours

Depuis la chute de Daesh au Moyen Orient, et l’élection de D. Trump à la présidence des USA, l’Iran fête son grand retour dans l’axe du mal. Certes du côté des européens on essaie toujours de tempérer les relations avec le précurseur de la République Islamique, mais l’accord sur le nucléaire ne tient plus.

Si certains pensent qu’une ouverture économique vers l’Iran permettrait de créer une révolution culturelle dans le pays pour ébranler les non dits de la révolution islamique, d’autres imaginent que seules les sanctions peuvent déstabiliser la république des Mollahs.

Quoi qu’il en soit, l’évolution du traitement médiatique de la République islamique iranienne dans les médias entre la phase de “douceur” du milieu des années 2010′, et le retour au lynchage médiatique des années 2020′, montrent que l’influence des différents lobbys sur les médias est réel. Pour reprendre des thèses chères à Noam Chomsky, la liberté de la presse est-elle seulement illusoire dans nos pays développé ? Car lorsque l’EI faisait régner la terreur, la République Islamique était plus fréquentable qu’aujourd’hui.

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