Au commencement, il y a avait la Mafia K1 Fry. A cette époque, NTM et IAM se partageaient l’essentiel du petit marché du rap réservé alors à une petite élite originaire des quartiers (ou pas) faisant part d’assez d’ouverture d’esprit pour écouter le chant des descendants d’exilés. La Mafia K1 Fry est originaire du 94, ralliant à sa cause Choisy, Vitry et Orly. Elle se compose alors du tout puissant 113, de Rohff suffisant à lui même, d’Intouchables avec Demon One (le Snoop Dog local), et Ideal J. Kery James est le leader du groupe. Avec deux albums (“Original MC”, “Le combat continue”) réalisés en marge de la censure et un concert mémorable à l’Elysée Montmartre, le groupe gagne ses galons dans un rap plus subversif et plus engagé que celui du 113 ou de Rohff. Le propos à cet époque est dur. Kery James commence par haïr un système qu’il combat avec ses mots d’enragés, ses mots de “mélancolique” (“Et la rue a fait de moi Kery James le Mélancolique) . Son titre avec G-Kill des 2Bal et Namor est tout à fait représentatif tout d’abord de sa plume très avisée et de son sentiment de trahison. Le titre “Meilleurs Voeux” est un chef d’oeuvre du Rap français de la fin des 00′.


Un titre a lui tout seul exprime l’esprit d’Ideal J, il s’agit du titre « Hardcore ». Prononçant chaque verset comme une sentence sur cette « société qui tombe d’un immeuble de 50 étages » (La HaineMathieu Kassovitz) entre les cris « Hardcore » de son groupe, le rappeur du 94 fait un état des lieux très violent des « problèmes » récurrents dans le monde. Le titre “Hardcore” fera un véritable scandale”. Cette polémique nourrit la popularité d’un rappeur inconscient et très engagé.

Au même titre que le “Sacrifice de Poulets” du Minister Amer, ce titre aurait été sans doute censuré s’il était sorti après l’ère Sarkozy. Youssoupha, Sniper et NTM ont eu des soucis pour moins que ça. Le rappeur Youssoupha s’en défendra dans le clip “Menace de Mort”.

Quoi qu’il en soit, Kery James  entreprend comme un certain Malcolm X (symbole d’une génération) une conversion à l’Islam. Comme d’autres rebelles, c’est dans la violence des mots et le ressentiment qu’il trouvera la paix dans l’Islam. Mais attention, Kery James selon ses propres mots dans le titre “Constat Amer” qui fonde sa rébellion n’est pas “un leader”, il n’en a “ni la vertu, ni la valeur, ni la rigueur” (Constat Amer / Kery James). Le rappeur du 94 refuse de se placer sur une échelle et regarder le monde de haut. Il n’a aucune prétention sinon celle dénoncer, celle de devenir “le témoignage de la minorité muette”.

Kery James est un fondateur dans la mesure où il a lancé le rap conscient en France, développant des principes déjà étayés par le groupe marseillais IAM mais pas développés. En 2001, il sort son premier album solo « Et si c’etait a refaire ». Avec un  featuring avec le chanteur malien Salif Keita (qui rejoindra quelques années plus tard Youssoupha sur “Polaroïd Expérience”) choisi comme symbole d’une révolution artistique,  les sonorités afros côtoient l’urbanisme d’un rap apaisé et moraliste. Le rappeur est pris comme exemple par certains médias. Si la rébellion pacifique de Kery James dans “Et si c’était à refaire” lui ouvre l’accès à certains médias qui loue sa volonté, sur d’autres chaines de télévision notamment comme dans l’émission “Tout le Monde en Parle” il se fait “piéger chez Hardisson” (selon ses propres termes dans le son “Contre Nous” en featuring avec Youssoupha et Médine)  lorsque l’on le fera débattre à sa grande surprise contre l’activiste T.Nasreen. Difficile de parler d’Islam en effet avec une femme qui été frappé par une Fatwa délirante issue d’un pays totalitaire et inhumain.. 

C’est la fondation d’un mouvement dont plusieurs rappeurs comme Médine, Youssoupha qui forment la Ligue avec lui, mais également d’autres rappeurs moins moralisants comme Dinos, ou Tiers Monde et Brav se font les portes paroles. En tout cas, le rap est sujet à un tremblement de terre qui va de paire avec la révolution numérique qui bouleverse les modes de consommation du Rap.

Le Kery James « conscient » se fait une place dans le rap toujours en marge, sans forcément se mettre en avant à tout prix. En 2009, avec l’album « Réel », pour la première fois de sa carrière, il exprime son mépris pour une “certaine” hypocrisie du milieu de la musique dans le titre « Lettre à mon public ». On pense alors que le rappeur se retire après avoir laissé un héritage énorme celui de la naissance du Rap conscient mais il n’en est rien.

Puis vient le chef d’oeuvre « Dernier MC ». C’est dans cet album que naissent les prémisses de La Ligue avec Médine et Youssoupha en featuring dans « Contre Nous », un titre plein d’auto-dérision, Youssoupha et Kery simulant un clash devant un Médine médiateur. Ce jeu de rôle met en lumière l’opinion de Kery sur “les clashs qui égayent le Rap Game“. Mais c’est surtout le titre « Constat Amer » qui crée un véritable séisme. Le rappeur dresse en un titre toutes les problématiques qui agitent le petit monde des descendants d’immigrés.

Avec « Mouhammad Alix », Kery James adapte sa musique avec une conversion à la Trap qui devient peu à peu la norme. Mais au delà de la valeur musicale de cet opus véritable exercice de style pour ce grand rappeur qu’est Kery James  qui n’a aucun mal comme les autres rappeurs ayant débuté dans les 90′ à s’adapter aux tendances, Mouhammad Alix marque le retour de la révolution du rappeur . Comme il l’explicite dans le titre éponyme de l’album, l’artiste ne s’est pas éteint. Il multiplie les projets, touche à tout et au grand dam des ses détracteurs, il garde un regard lucide sur les quartiers et lui même.

Et il écrit une pièce de théâtre fondamentale car même ses plus fervents détracteurs le félicite. Il écrit et joue la pièce « À Vif » au théâtre du Rond Point. Certes Kery James en fait un plaidoyer pour la banlieue mais son réalisme et son souci de l’exactitude le placent au dessus de l’angélisme ou de la diabolisation qui hantent les réalisateurs, les écrivains, et les metteurs en scène, et même les chroniqueurs qui traitent de la question. Kery James a le regard froid de l’historien sur la banlieue.

Il y a quelques jours, le rappeur a annoncé qu’après d’innombrables difficultés, il a trouvé preneur pour son film “Banlieusards”. L’heureux élu est Netflix. Et c’est Leyla Sy qui a réalisé ce film (on la trouvait déjà sur “Constat Amer”). Dans quelques semaines, le rappeur sort son neuvième album solo. Et même si il a toujours refusé devenir le porte parole de cette génération n’en ayant selon lui même pas « la légitimité », à force de les représenter il en est devenu le meilleur porte-parole. Il est le meilleur porte parole de la minorité muette. 

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