Cinq années après le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo, le procès des derniers survivants de ce périple macabre débute à Paris. C’est sans doute l’occasion de se poser des questions sur le rôle iconoclaste du journal satyrique. Jamais dans l’histoire de la V ème République, réputée pour le moins démocratique, les journaux se sont tut dans le vacarme mortifère de quelques kalachnikovs. Retour sur le problème d’une société française malade, divisée, en désaccord avec elle même.

Contexte culturel : La censure d’Etat, la satyre, le détournement…

Au XVII ème siècle, le pouvoir royal vacillant exterminait les critiques dans des rafles mémorables. Les rares rebelles finissaient leurs courtes carrières dans la Prison de la Bastille aujourd’hui remplacé par un génie qui a du mal à se faire entendre. C’est au cours du XVII siècle que quelques auteurs lumineux ont eu une idée rayonnante : détourner la censure pour critiquer le pouvoir royal à travers des “contes philosophiques“.

Montesquieu a décrit avec humour et insistance les affres, et les anomalies des pouvoirs en France en se muant dans la peau de deux voyageurs dans “Les Lettres Persanes“. Ce Roman épistolaire raconte le voyage de deux persans en France. Il y a quelques passages cultes dans le livre très critique du philosophe notamment lorsqu’il s’étonne du pouvoir de la papauté :  

Ce que je dis de ce prince ne doit pas t’étonner : il y a un autre magicien plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres. Ce magicien s’appelle le pape : tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un; que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce.” Lettre 24

La contestation fait partie intégrante de la culture française. Bien avant Montesquieu, Rabelais pastichait la boulimie royale dans son “Gargantua“. Pour bien comprendre l’héritage laïc de la France, il faut se placer sous cet angle.

Pour schématiser, le tyran en France, le Roi est un monarque de Droit Divin. Il a été choisi par Dieu pour régner sur les hommes. La critique du monarque passe donc nécessairement par une critique du spirituel. C’est ce que Hobbes (un philosophe qui a beaucoup inspiré chez nous) entreprend dès le premier chapitre de son ouvrage majeur “Léviathan“. Ce long cheminement, cette contestation de la spiritualité finira son cheminement sur le loi séparant les Eglises et L’Etat.

Dès le début du XX ème siècle, l’Eglise et L’Etat sont séparés en France. La laïcité devient la norme. En revanche cette laïcité suppose aussi la liberté de culte. Peut-on aujourd’hui critiquer Dieu ?

Contexte historique : Un Monde multipolaire

En 1989, lorsque le Mur de Berlin s’effondre devant le Mur de l’Argent, certains visionnaires aveugles prédisent la fin de l’Histoire. Gilles Kepel lui même dans la première version de son ouvrage “Jihad : Expansion et déclin de l’islamisme” publié avant le 11 septembre argue de la fin de l’islamisme avec Ben Laden dans un épilogue douteux.

La chute de tours jumelles rappellera aux pauvres hommes que nous sommes que les idéologies totalitaires ne s’épuisent jamais et que la Peste sera toujours en mesure de traumatiser “les cités heureuses” (A.Camus). Des premières analyses voient un monde multipolaire, une guerre des civilisations à mener, c’est le sujet de l’essaie de Hutington. Et cette guerre, l’OTAN la mène sur le terrain avec de nouveaux principes de guerre préventive. Les hommes des arts et des lettres la mènent sur le terrain culturel. Contrairement à une idée reçue, c’est bien sur le terrain idéologique que cette guerre contre le “nouvel ennemi islamiste” doit être menée. Car comme on se rappelle Daech est né sur les ruines d’Al Qaeda. Tant que les idées obscurantistes survivront, les hommes seront là pour les rallier.

En France plus particulièrement, les élections de 2002 attestent de la montée de l’extrême droite. Cette poussée, beaucoup l’analysent comme une erreur du candidat de la droite républicaine ,qui , faisant de l’insécurité un thème de campagne fait en réalité le jeu de JM Le Pen. Quelques années plus tard, l’insécurité trouve un visage, l’hirsute islamiste qui remplace peu à peu la peur du rouge. Si la réalité de la menace islamiste ne fait aucun doute, en revanche, les thèses élaborées au sujet du “grand remplacement“, et les amalgames des journalistes en toute matière deviennent plus effrayants.

Youssoupha rappeur parolier de génie exprimera un malaise en 2009 dans son titre “A Force de le Dire” : “Et les soldats ricains sont devenus heroïques en 2001 quand tous les musulmans du monde sont devenus terroristes“. Beaucoup de musulmans ressentent un malaise en France quant à l’amalgame entre musulmans et terroriste. Le même Youssoupha s’exprimera clairement à ce sujet dans “La Vie Est Belle” : “Je ne veux plus voir le nom d’Allah à côté d’une ceinture d’explosif“. Et il réalisera même un titre “Lové Musik” après les attentats pour appeler à la paix.

Charlie Hebdo : Libre de blasphémer

Dans la religion musulmane, il est “interdit” de représenter le prophète ou Dieu contrairement à la religion chrétienne où le Christ s’affiche partout où l‘Eglise a son nez. La première affaire des caricatures de Mahomet date de 2005. Le journal Danois Jyllands-Posten poste 12 caricatures de Mahomet car  Kåre Bluitgen, un écrivain se plaint que personne n’ose illustrer son livre sur Mahomet depuis l’assassinat de Theo van Gogh aux Pays-Bas le 2 novembre 2004.

En France, le journal satyrique Charlie Hebdo publie des caricatures de Mahomet depuis février 2006. A chaque fois, les publications font un tollé.Dans le même temps, la rédaction de Charlie Hebdo est menacée par des fondamentalistes musulmans.

Chose que certains de croyants ne comprennent pas c’est que l’histoire des caricatures de Mahomet commence avec un “souffle de liberté“. C’est en réponse à “la peur” que le journal satyrique danois réalisera ses premières caricatures.

Et après les attentats terribles de Charlie Hebdo, les caricaturistes du journal satyrique sont glorifiés. A raison, car c’est au péril de leur vie qu’ils ont exprimé leurs opinions. Et même Dieu, depuis le Léviathan de Hobbes peut fait l’objet d’une opinion. La croyance est un choix en France, c’est une réalité inébranlable !

Sur ce point, provocation ou pas, rien dans l’arsenal juridique ou dans nos principes fondateurs ne font obstacle à la représentation de Mahomet. Rien ne justifie “les critiques” à l’égard de Charlie Hebdo qui par ailleurs n’épargne pas non plus les autres croyances. Le sacré en France doit rester dans les chaumières. Quant aux tueries barbares, il est inutile de préciser à quelle point elles sont condamnables. Elles reviennent sur notre histoire. Et notre Histoire n’est pas faite seulement de blanc et de chrétienté. Nous sommes tous les enfant d’un monde en guerre. Et nos parents, nous mêmes, avons décidé de nous réunir sous le drapeau tricolore en vertu de principe et non pas de religion. Que de jeunes français nés sur le sol soient auteurs de ce massacre est encore plus douloureux pour les déracinés que nous sommes.

En revanche, les musulmans français sont victimes des attentats malgré eux dans la mesure où le discours antimusulman se durcit en France, et que désormais des chroniqueurs placent des discours “borderline” à des heures de grande antenne. Et ces diatribes ne concernent plus seulement “les musulmans” mais tout ce qui est étranger à la communauté judéo-chrétienne dans son ensemble. Le 30 août pour son anniversaire, Eric Zemmour a déclaré à la télévision que “si l’insécurité avait augmenté en France” cet été 2020 c’est seulement parce que “certaines personnes n’ont pas pu rentrer au bled“. Il faut savoir distinguer la liberté d’expression de Charlie Hebdo et la Conjuration des Imbéciles.

Intelligence et Conjuration des Imbéciles !

Au lieu de faire des amalgames, il faut décrypter le discours antimusulman. Pour rappel, Charlie Hebdo est un journal satyrique. Et les caricatures du prophètes comme toutes les caricatures de ce média historique en France rentrent dans leur politique iconoclaste de critique du sacré. Et il n’y a pas que la religion musulmane qui a été pastichée par le Journal. Charlie Hebdo s’attaque aussi aux politiques, à l’affaire du sang contaminé avec un verbe corrosif qui détruit nos certitudes. Il n’est pas le dernier non plus à s’en prendre au Front puis au Rassemblement National. En ce sens, les caricatures du journal satyrique sont amplement moins choquantes que la caricature récente du journal Valeurs Actuelles. Charlie Hebdo est loin d’être d’extrême droite, il est même ouvertement libertaire.

Cependant cette nébuleuse de journalistes et écrivain hostile à l’islamisme et pour certains à l’islam, on trouve de tout. Comme un certain Eric Zemmour dans le discours lugubre ne peut être placé au titre de “la résistance” ou encore de l’ouverture d’esprit. L’humoriste Haroun en a fait un sketch :

De la même manière, intrigué par le travail iconoclaste et ultra choquant de l’artiste d’extrême droite Dan Park (emprisonné pour ses œuvres), nous avons tenté d’approcher son idéologie pour tenter de la comprendre… Mais les réponses de l’artistes sont assez typiques du discours politique de l’extrême droite européenne. A la question, en quoi la religion est un problème en Europe, l’artiste répond :

The problem its not the religion, the problem its the migration of people from the midle east to Europe. They have aggression in its culture and use violence to supress the europeans. We have no problems with the asians beacause theres culture its more humble.

Selon lui, la violence fait partie intégrante de la culture des pays du Moyen Orient. Réponse typique d’un leader d’extrême droite. En ce qui concerne les attentats de Charlie Hebdo il répond :

The leftwing in Sweden thinks its Charlie Hebdo own fault they got attacked beacause they critisise islam, the leftwing say Charlie Hebdo is islamophobic racist. Same thing with the Swedish artist Lars Vilks, you cant critisise islam, then you are a racist. Its very strange i think beacause the left wing says gayrights and womenliberation its a good thing but they still support islam whos ideology is the totaly opposite.

Une réponse de politique d’extrême droite dans la mesure où il tente de mettre la gauche suédoise face à ses oppositions.

En revanche, la journaliste et écrivain Abnousse Shalmani a une opinion beaucoup plus argumentée sur la question. Son expérience en République islamique ont forgé son opinion et son avis sur la question qui est loin d’être un déchaînement idiot de haine. A la première question, la journaliste répond :

Il faut distinguer avant tout, la foi de la loi. La religion n’est pas un problème quand elle demeure dans l’intime. C’est quand elle déborde dans l’espace public, quand elle devient source de loi, qu’elle est problématique. Toute religion instaure une frontière entre le permis et l’interdit, entre « eux » et « nous » et par conséquent devient cause de conflit et de divisons. Je crois au citoyen au-dessus de la mêlée des origines sociales, sexuelles, religieuses, ethniques. Je crois en la liberté. Par conséquent, je refuse les dogmes des Églises, je refuse d’être limité parce que femme – toutes les religions monothéistes ont muselé la parole des femmes, considérées comme inférieures.

A la haine de Dan Park, elle répond par l’universalisme, et ne se contente pas de critiquer l’Islam mais tout ce qui est sacré. Sur Charlie Hebdo elle répond :

“Les caricatures disent la bonne santé d’une société démocratique. L’humour disparaît quand la tyrannie s’installe. L’assassinant des journalistes et des dessinateurs de Charlie est un crime contre la liberté, la raison et l’humanité. Une société dégénère quand elle grignote la liberté d’expression, une société se disloque quand ses membres refusent l’exercice de l’esprit critique. L’émancipation ne peut naître que de la liberté. Combattre la censure, lutter contre l’obscurantisme, qui réduit les hommes à leur naissance et limite la liberté de choix, voilà le devoir de tout républicain.

Merci Madame Shalmani. C’est pour cela qu’à force de voir l’islamophobie partout on risque de faire la même erreur que nos homologue qui quelques fois confondent Islamisme, musulman et terroristes. Il faut écouter pour comprendre. Et le discours d‘Abnousse Shalmani s’affranchit de toutes formes de haine envers les communautés, et il est ouvertement universaliste et libertaire.

Dans ce discours en Europe, il y a un peu de tout. Il y a un côté libertaire, d’extrême gauche, un discours haineux plus fascisant d’extrême droite. Seul problème en Europe, l’Islam est devenu un outil utile pour les partis d’extrême droite pour rallier les populations. Comme les politiques du début du XX ieme agitait la peur du rouge, les politiques d’aujourd’hui agitent la peur du vert.

Derrière ce combat idéologique contre l’islamisme se cache quelques fois un discours de haine bien réel contre les musulmans. Mais il ne faut pas faire d’amalgame, et éviter de rentrer dans une vision manichéenne. Cette vision du “avec nous / contre nous” érigé par G.W. Bush en principe fondateur de la lutte contre l’islamisme ne doit pas nous aveugler sur la complexité d’un problème.

La critique des religions en général, et aussi de l’Islam participe à la bonne santé culturel de toutes nos sociétés, car nous devons nous interroger tous ensemble tous les jours sur nos certitudes. Et Charlie Hebdo même déchaîné est là pour nous rappeler qu’en ce bas monde le sacré tue ! Cependant, lorsque comme dans le cas de certaines personnalités, la critique du sacré prend des airs de discours haineux, il faut savoir tirer la sonnette d’alarme.

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