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FOCUS MUSIQUE

Thomas Perrier : avec « Temporalité », le temps devient une matière à écrire

Du rap d’Ortom au piano-voix, Thomas Perrier a construit son parcours autour d’une constante : l’écriture. Avec Temporalité, son troisième album sous cette forme, l’auteur-interprète transforme le temps qui passe en matière musicale et…

Thomas Perrier : avec « Temporalité », le temps devient une matière à écrire

Du rap d’Ortom au piano-voix, Thomas Perrier a construit son parcours autour d’une constante : l’écriture. Avec Temporalité, son troisième album sous cette forme, l’auteur-interprète transforme le temps qui passe en matière musicale et fait de la transmission le véritable fil rouge de douze chansons pensées à contre-courant des formats contemporains.

Avant Thomas Perrier, il y avait Ortom. Et avant le piano, il y avait le rap.

Thomas Perrier commence à écrire vers 15 ou 16 ans, porté par ce qu’il décrit comme le premier âge d’or du rap français. L’écriture vient donc avant tout le reste. Il commence à maquetter ses propres morceaux et cette première période aboutit en 2006 à Pas un jour dans une ligne, un album de rap distribué nationalement sous son premier nom d’artiste, Ortom.

Ce détail permet de comprendre une partie de ce que Thomas Perrier est devenu aujourd’hui. Derrière une musique désormais largement dominée par le piano et une identité revendiquée d’auteur-interprète et de poète, demeure une conception du texte héritée du rap : attention aux rimes, aux sonorités, aux doubles sens et à la construction.

Thomas Perrier - Au pied de la lettre (clip officiel)

« Rémy », le morceau qui change tout

Le véritable basculement intervient quelques années plus tard.

En 2009, Thomas Perrier est sollicité pour écrire « Rémy », un morceau piano-voix dans lequel il raconte l’histoire réelle d’un jeune devenu tétraplégique après un accident.

Le dépouillement du piano-voix change alors son rapport à la musique. Les retours suscités par le morceau lui donnent surtout le sentiment d’avoir trouvé quelque chose qui lui appartient davantage : une écriture poétique, sensible et ciselée, où la technicité héritée du rap peut cohabiter avec la mélodie et une narration profondément humaine.

Le changement de forme ne signifie donc pas réellement l’abandon de son passé. Thomas Perrier conserve l’exigence du texte, mais déplace son centre de gravité. Le morceau n’est plus seulement construit autour de la performance d’écriture : il doit raconter, transmettre et provoquer une émotion.

Puis vient le silence.

Vers 2010, il cesse d’écrire régulièrement. Manque de temps, mais également manque d’envie. Une parenthèse qui va durer plusieurs années.

Écrire pour faire taire l’angoisse

Thomas Perrier reprend sérieusement l’écriture en 2017, cette fois dans des circonstances beaucoup plus personnelles.

Il souffre alors d’anxiété chronique et recommence à écrire le soir pour, selon ses propres mots, « faire fuir mes angoisses nocturnes ».

L’écriture n’est donc plus seulement un geste artistique. Elle devient presque une nécessité.

Thomas Perrier - Écrire délivre (clip officiel)

Cette période particulièrement productive donne naissance à une quarantaine de maquettes. Certaines alimenteront ensuite ses deux premiers albums piano-voix, composés avec le pianiste Hugues Delevoye.

Écrire délivre, puis Au pied de la lettre, installent progressivement cette nouvelle identité artistique. Temporalité vient aujourd’hui prolonger ce parcours.

Le piano reste au cœur de cette recherche d’équilibre entre la force des mots et l’émotion. Mais avec ce troisième album, Thomas Perrier décide également d’ouvrir les fenêtres.

« Temporalité », ou sortir légèrement du piano-voix

Pour Temporalité, l’auteur fait appel à d’autres producteurs et s’autorise de nouvelles sonorités. Le piano-voix demeure dominant, mais il n’est plus nécessairement une frontière.

Cette évolution est importante parce qu’elle accompagne celle de l’écriture elle-même. Thomas Perrier ne cherche pas à transformer son projet pour se conformer à une nouvelle époque. C’est même presque l’inverse.

« Je ne cherche ni le format radio ni le format TikTok, je veux juste toucher les cœurs en racontant des histoires intergénérationnelles. »

Son ambition est ailleurs : transmettre des émotions, apporter une touche de poésie et essayer de créer des morceaux intemporels.

Cette position correspond directement à la conception du disque. Temporalité est pensé comme une œuvre à parcourir plutôt que comme une simple succession de chansons. Chaque morceau représente un instant, une émotion, une époque ou une question.

Dans une industrie musicale où le morceau est de plus en plus souvent pensé individuellement, Thomas Perrier continue donc de raisonner en termes d’album.

Et ce choix est particulièrement cohérent pour un disque consacré précisément au temps.

Douze chansons, plusieurs âges d’une vie

Temporalité rassemble douze morceaux :

Temporalité · Ode à la pluie · Valentine · Mèche à feu · Il est elle · Sahara · Amour déguisé · Médusa · La langue · Ode à la jeunesse · Les fenêtres · À la recherche du bonheur.

À travers eux apparaissent l’amour, la jeunesse, le bonheur, les souvenirs, les rencontres, le désir et l’attente. Mais le disque ne cherche pas simplement à aligner des thèmes universels.

Tout est relié par la temporalité.

Le temps que l’on voudrait arrêter. Celui que l’on attend. Celui que l’on regrette. Celui qui transforme l’amour, la jeunesse et les souvenirs. Et, finalement, celui qu’il nous reste.

Thomas Perrier le formule lui-même : le temps n’est pas seulement le thème de l’album. Il devient le lien entre les générations, les souvenirs, l’amour, la jeunesse, le vieillissement et la transmission.

C’est probablement là que se trouve la véritable ambition du projet.

Temporalité aurait facilement pu devenir un disque sur la nostalgie. Il choisit au contraire de parler du présent. Malgré son sujet, le projet n’est pas pensé comme un album nostalgique, mais comme un voyage dans le présent.

Du premier âge d’or du rap à la chanson française

Il existe finalement une ligne assez nette entre l’adolescent qui découvre l’écriture à travers le rap français, Ortom en 2006, le choc artistique de « Rémy » en 2009, la reprise de l’écriture face à l’anxiété en 2017 et le Thomas Perrier de Temporalité.

Cette ligne, c’est le texte.

Les formes ont changé autour de lui.

Le rap s’est effacé devant le piano-voix. Le piano-voix s’ouvre désormais à d’autres productions. Mais la volonté de travailler les mots demeure. Thomas Perrier revendique aujourd’hui une chanson française qui ne cherche ni à reproduire les codes dominants du rap ni ceux de la chanson contemporaine, privilégiant la précision du texte, les images, les rimes, les doubles sens et l’émotion.

Il existe même dans son travail une volonté de faire dialoguer cet héritage avec des territoires a priori éloignés : son rapport à la musique classique et son hommage à Frédéric Chopin créent notamment une passerelle entre poésie, chanson et musique.

Le temps comme sujet, mais aussi comme parcours

C’est peut-être ce qui rend Temporalité particulièrement cohérent avec l’histoire de son auteur.

Thomas Perrier aurait pu consacrer un album au temps sans que cela dépasse son écriture. Mais son propre parcours donne au sujet une autre dimension.

Il y a l’adolescent de 15 ans qui commence à écrire.

Le rappeur Ortom.

L’auteur de « Rémy ».

Les années sans écrire.

Les nuits d’angoisse où les textes reviennent.

Les quarante maquettes.

Puis les albums, le piano et aujourd’hui cette volonté d’ouvrir davantage la production sans abandonner ce qui constitue le cœur du projet.

Temporalité parle donc du temps de plusieurs manières. Celui des personnages et des histoires racontées, bien sûr. Mais aussi celui nécessaire à un artiste pour comprendre ce qu’il veut réellement faire de son écriture.

Thomas Perrier ne semble plus particulièrement intéressé par la course au morceau le plus immédiatement consommable. Son ambition est presque inverse : écrire des chansons qui pourront encore raconter quelque chose lorsque le contexte dans lequel elles sont sorties aura disparu.

« En réalité, tout est une question de temporalité. »

Et après vingt ans d’écriture, de ruptures et de recommencements, le titre semble presque raconter autant Thomas Perrier que son nouvel album.

À suivre

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