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Scylla & Furax Barbarossa : comment la scène a fait naître Jungle Noire

Jungle Noire n’aurait peut-être jamais dû être un album. Après avoir attendu près de vingt ans avant de réaliser Portes du désert, Scylla et Furax Barbarossa auraient pu refermer leur aventure commune sur cette…

Scylla & Furax Barbarossa : comment la scène a fait naître Jungle Noire

Dans cet article

Relations documentées

Jungle Noire n’aurait peut-être jamais dû être un album. Après avoir attendu près de vingt ans avant de réaliser Portes du désert, Scylla et Furax Barbarossa auraient pu refermer leur aventure commune sur cette parenthèse marocaine. Mais un morceau composé pour la tournée, Hayawan, va progressivement transformer une simple idée de réédition en un deuxième album. Du silence du désert au chaos de la métropole, Jungle Noire raconte finalement autant l’histoire de deux rappeurs que celle d’un disque né sur scène.

Chez Scylla et Furax Barbarossa, les albums communs arrivent avec un certain retard. Lorsque les deux rappeurs commencent enfin à travailler sur Portes du désert, leur histoire artistique dure déjà depuis plus de quinze ans.

Leur première collaboration remonte à 2008. Au fil des années, le Bruxellois et le Toulousain apparaissent régulièrement sur les albums l’un de l’autre, jusqu’à accumuler 17 morceaux en commun avant même de véritablement envisager un disque à deux. Une relation artistique suffisamment ancienne pour que leur premier album ne puisse pas ressembler à une simple compilation de nouvelles collaborations.

« On attendait le bon moment »

En mai 2025, interrogés par Le Bon Son, les deux artistes racontent quelque chose d’assez révélateur : malgré toutes ces années passées à parler d’un album commun, ils n’avaient encore jamais véritablement essayé de le commencer.

« On savait qu’on allait le faire, le tout était de savoir quand. »

Pour Scylla, le problème n’était donc pas de savoir si cet album existerait, mais de trouver le moment où leurs deux trajectoires pourraient réellement se rejoindre.

Et surtout, il fallait une raison de faire davantage que ce qu’ils pratiquaient déjà depuis des années : s’envoyer des instrumentales entre Bruxelles, Toulouse et Paris, poser chacun son couplet et se retrouver sur le même morceau.

« Pour avoir une plus-value, il fallait qu’il y ait une aventure liée à ce projet, et un concept qui lui donne une cohérence, une direction artistique aussi. »

Cette aventure sera le Maroc.

Dix jours et dix nuits pour fabriquer Portes du désert

Scylla et Furax Barbarossa partent au Maroc avec une contrainte radicale : s’isoler pendant dix jours et dix nuits et laisser le lieu décider d’une partie du disque.

Ils arrivent pratiquement les mains vides. Quelques beatmakers — parmi lesquels Greenfinch, Freaky Joe, Kendo et Mehsah — ont envoyé des packs de productions. Pour le reste, rien n’est réellement écrit à l’avance.

Dans leur entretien avec Le Bon Son, Scylla résume la seule véritable règle qu’ils s’imposent :

« La seule contrainte c’est qu’il fallait que ce soit cohérent. »

Le désert finit par devenir beaucoup plus qu’un décor. Les influences orientales entrent dans les productions, les montagnes environnantes contaminent l’imaginaire du disque et les deux rappeurs cherchent une musique plus organique, plus cinématographique.

Kendo reprend ensuite une partie des productions, les arrange, en recompose certaines et participe à donner une continuité sonore aux morceaux. Des interludes et même des enregistrements pris sur le vif sont conservés afin que l’album garde une trace de l’expérience vécue sur place.

Le résultat est Portes du désert, un album dont la cohérence vient précisément de cette immersion. Lors de leur passage à Montréal en 2026, les deux artistes reviendront encore longuement sur ce processus de création, l’installation du studio au Maroc et le caractère organique du projet.

SCYLLA & FURAX BARBAROSSA - HAYAWAN (Clip Officiel)

Puis la scène change le scénario

L’histoire aurait très bien pu s’arrêter là.

Portes du désert était justement né de la volonté de faire de leur premier album commun une expérience exceptionnelle. Une fois le disque terminé, Scylla et Furax partent le défendre sur scène.

Et c’est là que le deuxième album commence, presque accidentellement.

Pour accompagner la tournée, ils créent un nouveau morceau : Hayawan.

Le titre n’est pas initialement présenté comme la première pierre d’un nouvel album. Il est pensé pour le live. Les deux rappeurs le jouent au cœur de la fosse, directement au milieu du public. Très rapidement, le morceau devient l’un des moments particuliers du spectacle.

La présentation de Jungle Noire décrit une énergie « brute et collective » autour du morceau. Quelque chose s’est produit sur scène que les deux artistes n’avaient manifestement pas prévu au moment de terminer leur précédent disque.

Un morceau, puis deux, puis douze

La première idée n’est pourtant toujours pas de fabriquer un deuxième album.

Il s’agit simplement de prolonger Portes du désert.

Face à la réaction suscitée par Hayawan, l’idée d’une réédition commence à prendre forme. Un inédit supplémentaire pourrait accompagner le projet. Puis un deuxième. Puis un troisième.

La présentation officielle résume la suite avec une formule particulièrement efficace :

« Un titre. Puis deux. Puis trois. Puis cinq. Puis douze. »

À un certain stade, parler de réédition n’a simplement plus beaucoup de sens.

Les morceaux se sont accumulés jusqu’à former un nouveau territoire. Quinze titres plus tard, la réédition est devenue Jungle Noire.

Après le désert, la jungle

Ce qui aurait pu n’être qu’une extension finit alors par devenir l’exact opposé du premier disque.

Portes du désert cherchait l’isolement. Jungle Noire retourne vers la foule.

Le premier album était né loin des villes, dans le silence et les grands espaces. Le deuxième transforme justement la métropole en jungle : bruit, territoire, confrontation, instinct, violence et vulnérabilité.

La rupture apparaît déjà dans Hayawan. Le mot signifie « animal » en arabe, et le morceau abandonne une partie de la contemplation de Portes du désert pour retrouver des basses massives, le kick et une énergie beaucoup plus frontale.

La jungle de Scylla et Furax n’est donc pas végétale. Elle est urbaine.

Et c’est peut-être là que la genèse du disque devient particulièrement cohérente : Portes du désert avait besoin de l’isolement pour exister. Jungle Noire, lui, est né du contact avec le public.

IAM, Soprano, Alonzo, ISHA : plusieurs générations dans la même jungle

Cette ouverture vers l’extérieur se retrouve jusque dans les invités.

Sur Horizons, les deux rappeurs invitent le Bruxellois ISHA. Khabib réunit Soprano et Alonzo. Puis j’oublie les confronte à Caballero & JeanJass.

Mais la présence la plus symbolique se trouve probablement sur Avec le temps : IAM, avec Akhenaton et Shurik’n.

Le lien n’est pas anodin. Dans leur interview avec Le Bon Son, Scylla et Furax expliquaient déjà partager une admiration particulière pour Où je vis de Shurik’n, qu’ils placent tous les deux parmi leurs trois albums de rap français préférés.

Cette filiation rejoint une histoire plus large du rap français. Hellsinky revenait notamment sur l’univers construit par IAM autour de L’École du micro d’argent, de ses références cinématographiques à l’influence de la culture kung-fu et de Star Wars.

Et cette idée d’un album comme territoire cohérent résonne particulièrement avec le parcours de Scylla et Furax : deux artistes attachés à l’écriture, mais également à la construction d’univers qui dépassent l’accumulation de morceaux.

Un disque plus frontal, mais pas seulement

Jungle Noire ne se limite pourtant pas à quinze morceaux destinés à reproduire l’énergie de Hayawan.

Le disque alterne des titres explicitement taillés pour la scène — Zénith, Hayawan, Rois de la jungle ou Khabib — et des morceaux plus atmosphériques comme Horizons, Violence ou On apprend rien, on se souvient.

La dimension intime n’a pas disparu non plus. Trône est consacré aux mères des deux rappeurs, tandis que Dimanche basique revient sur les moments ordinaires passés avec leurs enfants.

La production réunit notamment Lionel SoulChildren, Lox, Freaky Joe & La Madone, Kendo, Murer, Mehsah et Dee Eye. La tracklist officielle rassemble quinze morceaux, tandis que l’édition vinyle collector en propose dix-sept avec deux bonus, Darièn et Mieux que moi.

Vingt ans d’amitié derrière deux albums opposés

Au fond, Jungle Noire raconte peut-être surtout la solidité d’une relation artistique suffisamment ancienne pour supporter deux expériences presque contraires.

Scylla et Furax n’ont pas attendu un rapprochement commercial pour enregistrer ensemble. Ils avaient déjà accumulé près de deux décennies d’amitié et 17 collaborations lorsque Portes du désert est finalement arrivé.

Dans Légendes urbaines, les deux artistes revenaient encore en 2026 sur cette relation, leurs collaborations et les dix jours et dix nuits qui avaient donné naissance au premier disque.

Portes du désert était l’aboutissement de cette attente. Jungle Noire est presque son accident heureux.

Le premier a nécessité de partir loin de tout. Le second commence au contraire lorsqu’ils descendent au milieu de la foule pour interpréter Hayawan.

Le premier cherchait le silence. Le second est né du bruit.

Et entre les deux, une simple réédition s’est transformée en quinze morceaux.

Le Zénith comme destination finale

Il est presque logique qu’un album né sur scène soit destiné à y revenir.

Après sa sortie le 25 septembre 2026, l’aventure doit culminer le 30 octobre 2026 au Zénith de Paris, autour d’un spectacle pensé pour réunir leurs différents répertoires et l’univers de Jungle Noire.

La boucle est assez belle.

Scylla et Furax Barbarossa avaient attendu près de vingt ans avant de trouver le lieu qui leur permettrait enfin de fabriquer leur premier album ensemble. Pour créer le deuxième, ils n’ont finalement pas eu besoin de chercher un nouveau désert.

Il leur a suffi de descendre dans la fosse.

À suivre

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