
Tonton du bled : l’histoire du classique de Rim’K et DJ Mehdi
August 20, 2026
Certains morceaux ne vieillissent pas, ils deviennent des morceaux de patrimoine. Tonton du bled appartient désormais à cette catégorie. Sorti à la fin de l’année 1999 avec Les Princes de la ville, le premier album du 113, le titre interprété par Rim’K et produit par DJ Mehdi est devenu l’un des classiques les plus identifiables du rap français. Le morceau a même été certifié single d’or par le SNEP en mai 2000, seulement quelques mois après sa sortie.
Le succès dépasse d’ailleurs largement celui du single. Les Princes de la ville s’est écoulé à environ 500 000 exemplaires et le groupe repart des Victoires de la musique 2000 avec deux récompenses. Plus de vingt-cinq ans plus tard, Tonton du bled dépasse également les 9 millions d’écoutes sur Spotify, performance d’autant plus particulière que le morceau a été absent des plateformes pendant près de quinze ans.
Avant Rim’K, IAM avait déjà ouvert la porte
Il serait pourtant faux de présenter Rim’K et DJ Mehdi comme les premiers artistes à avoir fait entrer la musique arabe dans le rap français. Dès le début des années 1990, IAM et son producteur Imhotep travaillent déjà avec un imaginaire méditerranéen et des samples issus du monde arabe. Sur l’album Ombre est lumière, sorti en 1993, IAM utilise notamment sur Je lâche la meute un sample de Oum Kalthoum et de son immense classique Enta Omri.
Mais avec Tonton du bled, quelque chose change. Les sonorités algériennes ne sont plus simplement une couleur musicale ou une référence. Elles deviennent directement liées au récit, à l’identité du rappeur et à l’histoire de sa famille. Le sample raconte presque autant de choses que les paroles.
Cette idée va ensuite se prolonger dans tout le rap français. Quelques années plus tard, Kore et Skalp vont pousser encore plus loin la rencontre entre rap français, R&B et musiques du Maghreb avec Raï’n’B Fever. Le mélange devient alors un concept musical à part entière, réunissant rappeurs français et grandes figures du raï.
Dans une autre direction, La Caution va également construire une esthétique profondément influencée par ses racines maghrébines. Son classique Thé à la menthe, produit par Nikkfurie, repose notamment sur un sample de Law Adri du chanteur libanais Assi Al Hallani. Nikkfurie expliquera d’ailleurs que ce mélange entre ses origines marocaines, la musique française, le funk, le hip-hop, la new wave ou encore l’électro constitue précisément l’identité musicale de La Caution.
Ce qui était encore marginal dans les années 1990 est aujourd’hui devenu presque naturel. Les musiques du Maghreb traversent régulièrement le rap français contemporain, du raï au chaâbi en passant par les sonorités électroniques. Rim’K lui-même se présente désormais comme « le tonton de la nouvelle scène mariant musiques du Maghreb et rap ».
Avant Tonton du bled, il y avait Tonton des îles
Pour comprendre la naissance de Tonton du bled, il faut revenir à la conception de Les Princes de la ville. L’album ne devait pas seulement raconter Vitry-sur-Seine et le quotidien du 113. Les membres du groupe souhaitaient aussi raconter leurs origines.
AP raconte ainsi ses origines guadeloupéennes dans Tonton des îles, tandis que Rim’K prend la parole sur Tonton du bled pour évoquer les voyages estivaux vers l’Algérie. Cette logique a été racontée par Thibaut de Longeville dans les archives consacrées à DJ Mehdi et est également rappelée par Radio Nova dans son histoire du sample.
Tonton du bled raconte alors une scène familière pour une génération entière d’enfants de l’immigration maghrébine : la voiture chargée, les valises sur le toit, les neveux entassés dans le véhicule, la traversée de la France, puis la route vers l’Algérie. Rim’K a raconté que ces voyages lui semblaient presque être une corvée lorsqu’il était adolescent, parce qu’il devait quitter ses amis pendant plusieurs semaines. Avec le recul, il les décrit aujourd’hui comme des moments extraordinaires de partage familial.
Les disques de ses parents deviennent la matière première du morceau
La véritable histoire de Tonton du bled commence cependant dans la collection de disques de la famille de Rim’K.
Au moment où DJ Mehdi cherche une matière musicale pour produire le titre, Rim’K lui apporte directement les vinyles de ses parents. Il a raconté cette scène des années plus tard : « Je lui avais apporté les disques de mes parents pour qu’il les sample ».
Dans cette sélection figurent plusieurs monuments de la musique algérienne : Cheikha Remitti, que Rim’K présente comme sa chanteuse raï préférée, Idir, Slimane Azem et enfin Ahmed Wahby. C’est ce dernier que DJ Mehdi va retenir. Rim’K raconte précisément : « Et bien sûr l’immense Ahmed Wahbi, dont nous avons samplé les violons. »
Cette origine du sample a également été confirmée après coup par les spécialistes de Toukadime. Leur membre DJ Bachir, qui avait retrouvé le morceau original, expliquera que Rim’K avait déjà raconté avoir apporté les disques de son père à DJ Mehdi, qui avait ensuite effectué son choix parmi les vinyles.
Ahmed Wahby : derrière les violons, une chanson de séparation
Le morceau choisi par DJ Mehdi est Harguetni Eddamaa d’Ahmed Wahby, publié en 1971. Le titre peut se traduire par « La larme m’a brûlé ». Les paroles originales montrent pourtant que la chanson ne parle ni de l’Algérie, ni de l’immigration, ni du retour au pays. Ahmed Wahby y chante avant tout une séparation amoureuse.
Il évoque une personne absente, la douleur provoquée par son départ et les souvenirs d’un bonheur désormais disparu. Dans le texte original, Wahby explique que son esprit reste constamment occupé par cette femme et se demande quand pourront revenir les jours heureux vécus ensemble.
C’est ce qui rend le choix de DJ Mehdi particulièrement beau. Les paroles originales ne sont pas reprises par Rim’K, mais leur sentiment central survit au sample. Chez Ahmed Wahby, il s’agit du manque d’une femme. Chez Rim’K, cette même mélancolie accompagne désormais le rapport au pays, à la famille et aux origines.
Le morceau ne sample donc pas seulement une musique algérienne. Il sample une musique algérienne qui appartenait à la génération des parents de Rim’K afin de raconter l’expérience de leur fils né et grandi en France.
Le génie technique de DJ Mehdi
Le travail de DJ Mehdi ne consiste pourtant pas simplement à récupérer quelques secondes de violons et à poser une batterie dessous.
Des années plus tard, le pianiste et arrangeur Issam Krimi a étudié la construction de Tonton du bled lorsqu’il a dû réorchestrer le morceau. Son analyse révèle toute la sophistication du travail de DJ Mehdi. Dans Harguetni Eddamaa, les mélodies utilisées sont construites autour de cycles de trois mesures, une structure difficile à intégrer directement à un beat de rap occidental traditionnellement organisé sur quatre mesures.
DJ Mehdi va donc reconstruire la logique musicale. Selon l’analyse d’Issam Krimi, il double la première mesure du motif avant d’ajouter les deuxième et troisième mesures originales. Le cycle de trois mesures devient ainsi une boucle de quatre mesures parfaitement adaptée à la structure du morceau de rap.
C’est précisément là que se situe une partie du génie de DJ Mehdi. Il ne traite pas la musique d’Ahmed Wahby comme un élément exotique posé sur une production hip-hop. Il la démonte, l’analyse et la reconstruit pour qu’elle devienne une véritable composition rap sans perdre son identité.
Cette manière de travailler résume parfaitement le producteur. Sur Les Princes de la ville, DJ Mehdi pouvait passer d’une référence électronique européenne à la soul américaine ou au patrimoine musical algérien. Comme le rappelle Thibaut de Longeville, toute cette diversité musicale se retrouvait synthétisée dans les productions du 113.
Le sample qui a fait le morceau… puis l’a fait disparaître
L’histoire possède pourtant une énorme ironie. Le sample qui donne toute son identité à Tonton du bled est également celui qui va poser le plus gros problème au morceau.
À l’époque, les droits du sample d’Ahmed Wahby n’avaient pas été réglés. Ses ayants droit ont ensuite contesté son utilisation. Tonton du bled n’était d’ailleurs pas le seul morceau de Les Princes de la ville concerné : l’album utilise également des samples provenant notamment de Marvin Gaye et Curtis Mayfield, eux aussi affectés par des problèmes de clearance.
Conséquence spectaculaire : l’un des albums les plus importants du rap français est resté largement inaccessible légalement à l’ère du streaming. Tonton du bled a ainsi été introuvable officiellement pendant environ quinze ans.
Rim’K a finalement repris le dossier en main afin de régulariser la situation. En 2024, il expliquait déjà travailler depuis plusieurs années sur ces problèmes de droits. Le 14 février 2025, Tonton du bled est enfin revenu officiellement sur les plateformes de streaming.
Le même soir, Rim’K interprète le morceau aux Victoires de la musique lors d’un hommage à DJ Mehdi, vingt-cinq ans après la cérémonie durant laquelle le 113 avait marqué les esprits en arrivant avec la célèbre voiture du clip. Le Parisien rappelle ce parallèle entre les deux cérémonies.
Un disque des parents devenu un morceau pour leurs enfants
Tonton du bled n’a donc pas inventé les sonorités arabes dans le rap français. IAM avait déjà ouvert cette voie plusieurs années auparavant, et d’autres artistes comme La Caution développeront ensuite leurs propres expérimentations.
Mais Rim’K et DJ Mehdi ont réalisé quelque chose de différent. Ils ont transformé une musique appartenant à la mémoire familiale en l’un des plus grands morceaux populaires du rap français.
Rim’K l’a lui-même résumé en expliquant que le morceau avait depuis longtemps dépassé son propre parcours : « Ce morceau ne m’appartient plus. Il appartient à la France, il appartient à l’histoire de l’immigration, il appartient au rap français, à l’histoire du hip-hop. »
Finalement, toute l’histoire de Tonton du bled tient peut-être dans ce paradoxe : Rim’K est allé chercher les disques de ses parents pour raconter sa propre génération. DJ Mehdi les a transformés en hip-hop. Et plus de vingt-cinq ans après, ce sont désormais les enfants de cette génération qui écoutent à leur tour le morceau.