Pourquoi Ben PLG n’est pas « l’Orelsan du Nord »
Il y a quelque chose de presque évident dans la rencontre entre Ben PLG et Orelsan. Lorsque StreetPress lui consacrait un documentaire en 2022, le premier citait déjà le second, avec Lomepal, parmi les…

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Il y a quelque chose de presque évident dans la rencontre entre Ben PLG et Orelsan. Lorsque StreetPress lui consacrait un documentaire en 2022, le premier citait déjà le second, avec Lomepal, parmi les carrières auxquelles il aspirait. Quatre ans plus tard, les deux hommes se retrouvent sur « Mentir au psy », produit par Neophron et Lucci Prod et extrait de L’Histoire sans fin, le nouvel album de Ben PLG.
Sur le papier, le rapprochement est facile. Deux rappeurs blancs venus de province, éloignés de l’imagerie traditionnelle du gangster, capables de transformer leurs faiblesses, leurs souvenirs embarrassants et les petits accidents de l’existence en matière première. Ils partagent également cette capacité assez rare dans le rap à se regarder sans nécessairement chercher à s’avantager.
Mais faire de Ben PLG une sorte d’« Orelsan du Nord » serait surtout passer à côté de ce qui singularise son œuvre.
Chez Orelsan, l’individu a toujours constitué le principal terrain d’expérimentation. De Perdu d’avance à Civilisation, ses albums accompagnent l’évolution d’un homme et, par extension, celle d’une partie de sa génération. Le loser des débuts vieillit, connaît le succès, regarde ses relations changer, voit les soirées perdre progressivement leur saveur et découvre les nouvelles angoisses de l’âge adulte. Son « je » finit par devenir générationnel.
Ben PLG part d’un autre endroit. Son « je » ouvre régulièrement la porte vers les autres.
Avant Ben PLG, il y avait le travailleur social
Pour comprendre cette différence, il faut revenir bien avant Nouvelle École, les millions de streams et Orelsan. Né à Villeneuve-d’Ascq et élevé à Tourcoing, Thomas Léger grandit avec un héritage familial difficile, marqué notamment par l’absence de son père biologique et la maladie de son petit frère Martin, deux éléments sur lesquels StreetPress revient longuement dans son documentaire.
Mais une autre partie de sa biographie permet de comprendre l’endroit depuis lequel il écrit.
Pendant près de dix ans, à partir de ses 18 ans, Ben PLG accompagne des adultes en situation de handicap mental. Il voyage avec eux au Vietnam, à Cuba ou encore en Bretagne. Une expérience qu’il ne présente pas comme un simple travail alimentaire. Interrogé par Le Rap en France, il va jusqu’à expliquer que tout ce qui touche au handicap constitue probablement sa « seconde passion après le rap ».
Pendant presque trois ans, il donne également des cours de rap dans une prison pour mineurs. De cette expérience naît notamment « Nabil », sur Dans nos yeux, dédié à un jeune qu’il y avait rencontré.
« J’ai une vie riche, j’ai bossé en prison, j’ai accompagné des handicapés mentaux aux quatre coins du monde, j’ai plein de choses à raconter… », expliquait-il quelques mois plus tard dans une interview accordée à Red Bull.
Ce passé n’est donc pas une jolie anecdote ajoutée après coup à une biographie promotionnelle. Il précède la construction du personnage Ben PLG et finit par participer directement à la manière dont le rappeur comprend ce qu’il est capable de raconter.
Il cherchait à devenir rappeur alors qu’il devait simplement devenir Ben PLG
Comme beaucoup d’artistes, Ben PLG commence par chercher son identité dans celles de ceux qui l’ont précédé. Salif, Niro, Nakk, Despo Rutti, mais également Vald, Jul ou SCH font partie des artistes qu’il cite lorsqu’il évoque sa formation musicale.
Le véritable déclic ne vient pourtant pas d’un disque mais d’une conversation avec son manager. Ben PLG la raconte lui-même : « Il m’a dit que l’être humain que j’étais avait pour l’instant plus d’intérêt que le rappeur que j’essayais de devenir. »
La phrase change presque tout.
Ben PLG comprend progressivement qu’il possède déjà son matériau : le handicap, la prison, sa famille, les échecs, le Nord, les gens qu’il rencontre et sa propre difficulté à rentrer parfaitement dans les cases du rap qu’il admire.
Il résumera plus tard ce basculement avec une autre formule : « Rapper, c’était ouvrir son sac, son sac perso. Et avant, je n’ouvrais juste pas les bons sacs. » C’est en ouvrant enfin celui-là qu’il estime avoir trouvé son style : la « réalité rap music ».
Raconter la « France du milieu »
Cette réalité n’est pourtant pas celle d’une misère fantasmée. C’est justement là que Ben PLG devient intéressant.
Il ne cherche pas à se fabriquer une origine sociale plus spectaculaire que la sienne. Il ne raconte pas une vie de bicraveur qu’il n’a jamais menée et ne transforme pas rétrospectivement Tourcoing en décor de série criminelle pour obtenir quelques galons supplémentaires de street credibility.
Chez lui, les fins de mois difficiles sentent plutôt « le beurre d’mi-sel sur les coquillettes ». Les souvenirs d’enfance peuvent tenir dans une boîte aux lettres qu’on hésite encore à ouvrir à cause des anciennes relances de France Télécom. Et lorsque la réussite commence enfin à arriver, sa mère ne réclame toujours pas une villa : « Ma maman veut pas d’villa à la mer, elle veut qu’j’sois dispo à sa pause-déj’. » Autant d’images relevées par Télérama dans son portrait du rappeur.
C’est moins spectaculaire qu’un récit criminel. C’est précisément le sujet.
Ben PLG raconte une France intermédiaire, celle qui ne se considère pas toujours comme pauvre mais qui connaît le prix des choses, les lettres de relance, les PMU, les familles qui comptent et la proximité permanente avec le déclassement. Une France suffisamment ordinaire pour disparaître facilement des récits.
« Je parle de sujets où j’estime être pertinent », explique-t-il à Télérama. Avant d’ajouter une phrase qui pourrait presque servir de définition à toute son œuvre : « Devenir adulte, c’est comprendre ce que l’on a vécu quand on était enfant. »
Le Nord n’est pas un décor
C’est aussi pour cela que le Nord occupe une place particulière dans sa musique. Il ne sert pas simplement à donner une identité géographique à Ben PLG.
Dans un précédent article consacré à Ben PLG, UrbanTrackz s’intéressait déjà à cette manière de faire entrer la désindustrialisation, la fracture sociale et les paysages gris du Nord dans son écriture. L’univers pouvait parfois évoquer davantage le cinéma social britannique que le décorum traditionnel du rap français.
Ce n’est pas seulement une affaire de textes. Chez Ben PLG, le social passe aussi par l’image.
Ses clips mettent rarement en scène une réussite spectaculaire. Peu de chaînes en or, de voitures impossibles ou de vêtements utilisés comme preuves comptables du succès. Avec Bien Vu Productions, il développe au contraire un langage visuel fait de tables familiales, de paysages du Nord, de visages ordinaires et de métaphores.
Dans « On tombe, on réessaie », il revient sur ses échecs successifs : l’école, l’usine, les études, les premières scènes ou le studio. La chute devient presque physique dans le clip, jusqu’à ce personnage qui semble rapetisser autour d’une table familiale.
Puis vient « Paraît que les miracles n’existent pas ». Le visuel traverse Calais et ses habitants. UrbanTrackz évoquait alors ses « gueules cassées » et une imagerie sociale dans laquelle la ville apparaît simultanément dans sa beauté et dans ses blessures. Le projet remercie notamment le Secours catholique, Caritas et des acteurs locaux.
Ce n’est toujours pas du rap politique au sens traditionnel du terme. Ben PLG ne transforme pas chaque refrain en tract et n’explique pas continuellement à son public ce qu’il doit penser.
Il observe.
Et c’est probablement là que commence son rap social.
Un rappeur social qui se méfie des étiquettes
L’expression doit pourtant être utilisée avec prudence. Ben PLG ne s’est jamais présenté comme le nouveau porte-parole officiel des classes populaires, pas plus qu’il ne revendique le costume désormais un peu poussiéreux du « rappeur conscient ».
Son rapport au social est d’abord une question de focale. Les addictions, la famille, le handicap, les jeunes incarcérés, les travailleurs, les fins de mois difficiles ou les gens qui tombent traversent sa musique parce qu’ils traversent le monde qu’il connaît.
Et quand le politique apparaît plus frontalement, il n’est jamais complètement détaché de ce territoire. Ben PLG a notamment pris position contre l’extrême droite et la progression du Rassemblement national. Le Nord qu’il raconte depuis ses premiers projets est aussi un territoire où désindustrialisation, déclassement et bouleversements électoraux se croisent depuis plusieurs décennies.
Chez lui, le décor finit donc parfois par devenir politique sans avoir besoin d’être transformé artificiellement en discours.
« Nouvelle École » : perdre au premier tour pour gagner la suite
En 2022, sa participation à Nouvelle École aurait pourtant pu ralentir cette progression. Shay l’élimine dès le premier tour.
Ben PLG transforme immédiatement l’échec en récit. « Je suis dans la peau du mec qui a loupé le penalty à la première finale mais qui va mettre triplé au match d’après », explique-t-il alors à StreetPress.
Quelques années plus tard, il considère même cette élimination comme une chance. À Télérama, il reconnaît : « Cette élimination est ce qui pouvait m’arriver de mieux. Elle m’a permis de toucher un public plus large. »
Le documentaire de StreetPress montre pourtant un artiste encore travaillé par une question de légitimité : peut-on réellement trouver sa place dans le rap lorsqu’on ne vient pas d’une cité ? À cette époque, son rêve est déjà clairement formulé : construire une carrière à l’image de Lomepal ou Orelsan.
Les années suivantes vont considérablement réduire la distance.
De la « réalité rap music » à l’Olympia
Dire je t’aime, sorti en 2024, constitue un premier changement d’échelle. Le projet entre directement à la onzième place du Top Albums français. Ben PLG commence à sortir du cercle des amateurs qui suivent son travail depuis ses premiers projets.
Mais la réussite ne change pas immédiatement le propos. Sur Paraît que les miracles n’existent pas, il continue de parler de famille, de chute, du Nord, des rapports humains et de ceux que la réussite économique du rap laisse généralement hors champ.
En mars 2025, son premier Olympia affiche complet. Même ce symbole de réussite déclenche chez lui une réaction assez caractéristique. Il confie à Télérama trouver que « 45 euros la place, c’est beaucoup trop », lui qui avait connu les concerts à moins de dix euros lorsqu’il était plus jeune à Dunkerque.
Ce rapport à l’argent permet également de comprendre pourquoi le terme « sincérité » ne lui convient pas complètement. Ben PLG préfère parler de « transparence », quelque chose qui, selon lui, « ne se calcule pas ».
Il suffit peut-être d’écouter une autre de ses formules : « On fait qu’répéter qu’on veut des carats et une Porsche / Tout c’qu’on voulait, c’est une maison, un bisou. »
Et finalement, Orelsan entre dans l’histoire
C’est seulement ici qu’Orelsan redevient véritablement intéressant.
Pas parce que les deux hommes feraient le même rap. Mais parce que sa présence sur L’Histoire sans fin matérialise une partie du chemin parcouru.
En 2022, Ben PLG expliquait vouloir connaître une trajectoire comparable à celles de Lomepal ou Orelsan. En septembre 2026, Orelsan apparaît à ses côtés sur « Mentir au psy », leur première collaboration, dévoilée quelques jours avant la sortie de L’Histoire sans fin.
La boucle est suffisamment belle pour ne pas avoir besoin d’être surinterprétée.
Sur le morceau, les deux artistes se rejoignent précisément sur ce qu’ils partagent le mieux : l’autodérision et une certaine honnêteté dans la manière de regarder derrière eux sans transformer leur jeunesse en légende. Ils parlent de souvenirs, de leurs défauts, de leur enfance et de santé mentale.
Mais cette rencontre permet aussi de comprendre pourquoi la comparaison s’arrête rapidement.
Orelsan a largement construit son œuvre en documentant les transformations successives de sa propre existence. Le jeune homme paumé de Perdu d’avance ne pouvait évidemment pas rester éternellement celui de La fête est finie ou de Civilisation. En racontant ses contradictions, ses peurs et son vieillissement, il a fini par documenter une partie de sa génération.
Ben PLG utilise plus souvent son expérience personnelle comme une fenêtre. Derrière lui apparaissent sa mère, son frère, les jeunes rencontrés en prison, les personnes en situation de handicap qu’il a accompagnées, les habitants du Nord, les copains qui tombent, ceux qui se relèvent et ceux qui n’ont parfois jamais eu l’occasion de partir.
C’est une différence de focale plus qu’une différence de sincérité.
« L’Histoire sans fin » : que devient la réalité lorsque la vie change ?
Sorti le 2 octobre 2026, L’Histoire sans fin arrive donc à un moment particulier de la carrière de Ben PLG. Le projet compte quatorze titres et trois collaborations : Orelsan, Camille Yembé et Mathilde. Après la Cigale et l’Olympia, deux Zéniths sont désormais annoncés, à Paris et Lille en 2027.
Le garçon qui se demandait quelques années plus tôt s’il avait seulement la légitimité nécessaire pour rapper commence incontestablement à changer de dimension.
Ce serait pourtant aller beaucoup trop vite que de parler aujourd’hui d’embourgeoisement. Rien ne permet, à ce stade, de considérer que Ben PLG aurait abandonné le monde qu’il racontait ou adopté les signes extérieurs de réussite qu’il a longtemps tenus à distance.
La question pourra éventuellement se poser un jour. Elle constitue même l’un des risques naturels d’une musique reposant autant sur la proximité avec son environnement : que devient la « réalité rap music » lorsque la réalité de son auteur change ?
Mais nous n’en sommes pas encore là.
Pour l’instant, L’Histoire sans fin raconte surtout un artiste qui commence à atteindre les objectifs qu’il formulait lorsqu’il connaissait encore davantage les portes fermées que les Zéniths complets.
Et c’est probablement ici que Ben PLG et Orelsan se retrouvent réellement. Pas parce que Ben PLG serait devenu « l’Orelsan du Nord », encore moins parce que leurs œuvres seraient interchangeables, mais parce qu’ils ont tous les deux compris quelque chose d’assez simple : lorsqu’on construit son personnage sur l’honnêteté, il faut accepter que ce personnage évolue en même temps que la vie.
Chez Ben PLG, une difficulté supplémentaire demeure.
Il ne doit pas seulement continuer à se raconter lui-même.
Il doit continuer à entendre les autres.









