Mehsah, l’homme qui maintient le boom bap français en vie
De La Chronik à Demi Portion, en passant par Furax Barbarossa, Scylla, Pilon ou Will LCK, Mehsah a construit sans bruit l'une des discographies les plus cohérentes du rap français. Alors que trap, drill…

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De La Chronik à Demi Portion, en passant par Furax Barbarossa, Scylla, Pilon ou Will LCK, Mehsah a construit sans bruit l’une des discographies les plus cohérentes du rap français. Alors que trap, drill et mélo se sont successivement installées au centre du marché, le producteur est devenu l’un des fils conducteurs d’un autre langage : celui du boom bap. Pas comme un objet nostalgique, mais comme une musique toujours vivante.
Le 25 septembre 2026, Demi Portion publie On s’en souvient. Dix morceaux et surtout un nom qui accompagne celui du rappeur sétois sur l’ensemble du projet : Mehsah.
Cette association n’a finalement rien d’anodin. Demi Portion appartient depuis longtemps à cette continuité du rap français fondée sur l’écriture, les boucles, les samples et un rapport au hip-hop qui n’a jamais eu besoin de renier ses fondations pour survivre aux changements de mode. UrbanTrackz évoquait déjà cette dimension chez Demi Portion en 2020.
Mais derrière cette rencontre se raconte surtout une autre histoire : celle de Mehsah et de la permanence du boom bap français.
De Music 2000 à « Mehsah à la prod »
L’histoire commence loin des grands studios.
Dans une longue interview accordée au média Le Bon Son en 2020, Mehsah racontait avoir commencé à fabriquer de la musique enfant sur Music 2000, sur PlayStation. Avant cela, il enregistrait déjà sur cassette les morceaux entendus à la radio pour les faire écouter à son père, qui lui faisait découvrir en retour sa collection de vinyles.
Cette transmission familiale aura une importance considérable dans sa manière de produire.
Mehsah se forme essentiellement seul. Les vinyles, un ordinateur, puis les premières productions. Il rejoint ensuite La Chronik, groupe lillois dont il devient le beatmaker.
Son univers se construit progressivement autour d’une contradiction qui n’en est finalement pas une : faire du rap contemporain avec une grammaire profondément héritée des années 1990.
Dans son entretien avec Le Bon Son, il assume notamment l’influence de DJ Premier, tandis que Où je vis de Shurik’n figure parmi les disques qui l’ont marqué.
Mais Mehsah ne cherche pas à reproduire artificiellement 1995.
Le boom bap sans le musée
Pendant les années 2010 puis 2020, le centre de gravité du rap français s’est déplacé. Trap, drill, mélo, influences afro et musiques électroniques ont successivement transformé ses codes.
Dans ce paysage, le boom bap aurait facilement pu devenir une musique patrimoniale : respectée pour son histoire mais progressivement éloignée du centre de la création.
Mehsah prend une autre direction.
Il conserve la boucle, le sample, les drums et surtout cet espace laissé au rappeur, tout en travaillant les textures avec une sensibilité contemporaine.
Dans son entretien avec Le Bon Son, le producteur explique rechercher des éléments possédant une « âme ». Il évoque également Klaus Schulze et Lisa Gerrard lorsqu’il parle de son utilisation des voix féminines, qu’il transforme et pitche pour les intégrer à ses productions.
Chez Mehsah, le sample n’est donc pas seulement une référence à l’âge d’or du hip-hop.
C’est une matière première.
La Chronik, Furax, Scylla : un écosystème boom bap
C’est probablement ici que son parcours devient particulièrement intéressant.
Mehsah n’a pas construit sa carrière uniquement autour d’une succession de gros placements. Il a progressivement constitué un véritable réseau artistique.
La Chronik en constitue le socle. Autour viennent notamment Youssef Swatt’s, Pilon, Zikxo, Furax Barbarossa et Scylla.
Furax joue d’ailleurs un rôle important dans son parcours en parlant de lui à Guilty du Katrina Squad. Mehsah rejoint ensuite en édition Jardins Noirs. Lorsqu’il prévient qu’il produit énormément de boom bap, Guilty lui explique que c’est précisément cette couleur qui l’intéresse.
Cette connexion avec Furax va contribuer à inscrire Mehsah au milieu d’un réseau de lyricistes où circulent plusieurs générations du rap francophone.
Will LCK, le fil rouge
Pour comprendre cette continuité, Will LCK constitue probablement le meilleur exemple.
La relation entre les deux hommes remonte à La Chronik. Plusieurs années plus tard, elle demeure au cœur du travail du rappeur lillois.
En 2026, Mehsah construit ainsi l’univers sonore de 7/7. UrbanTrackz avait déjà présenté le beatmaker comme un « véritable pilier » de l’univers de Will LCK à l’occasion de « Tours bétonnées ».
Lire : Will LCK entre « Tours bétonnées » et héritage rap
Le parcours est révélateur : La Chronik → Will LCK → Furax Barbarossa → Demi Portion. Les collaborations changent, mais une même conception du rap continue de circuler.
Quand PLK et Jul viennent chercher cette couleur
Il serait pourtant réducteur d’enfermer Mehsah dans une scène de puristes.
C’est précisément l’un des aspects les plus intéressants de son parcours.
PLK découvre son travail à travers une production intitulée If Only et le contacte. Jul, que Mehsah avait lui-même approché auparavant, finit également par travailler avec lui.
Dans l’entretien accordé au Bon Son, Mehsah racontait notamment sa surprise de voir Jul poser sur l’une de ses productions boom bap.
Et c’est peut-être là que son importance apparaît le mieux : ces artistes ne viennent pas lui demander de reproduire leur formule habituelle. Ils viennent chercher sa couleur.
Mehsah n’a donc pas contribué à maintenir le boom bap vivant en construisant une forteresse autour de cette esthétique.
Il l’a fait circuler.
De Will LCK à Lacrim : une discographie qui dépasse le boom bap
Cette capacité à circuler entre les scènes apparaît également dans les crédits plus récents documentés par UrbanTrackz.
Entre 2024 et 2026, Mehsah apparaît notamment aux côtés de Lesram, Bekar, HMZ, Lacrim, Seth Gueko ou Djadja & Dinaz.
Il produit notamment « Riposter » de Seth Gueko et Lacrim, « On s’est trompé de rêve » de Lacrim et Oli ou encore des titres liés à Will LCK.
Explorer la fiche Mehsah et ses connexions sur le Knowledge Graph UrbanTrackz
Ce catalogue permet surtout de comprendre que défendre une identité musicale n’oblige pas à reproduire éternellement la même production.
Demi Portion et Mehsah : la suite logique
C’est ainsi qu’on arrive à Demi Portion.
Non pas comme un changement de direction, mais presque comme la conséquence logique de tout ce qui précède.
Depuis des années, le rappeur sétois maintient lui aussi un lien très fort avec cette tradition. UrbanTrackz le soulignait encore lorsqu’il revisitait l’héritage du rap marseillais sur « Ça parle de », construit autour d’un remix de « Filles, Flics, Descentes » de la Fonky Family.
Lire : Demi Portion rend hommage au rap marseillais avec « Ça parle de »
La rencontre avec Mehsah dépasse donc le simple rapport entre un rappeur et son beatmaker.
Elle réunit deux trajectoires qui ont participé, chacune à leur manière, à maintenir une certaine conception du rap français.
Mehsah, colonne vertébrale invisible du boom bap français ?
Présenter Mehsah comme la colonne vertébrale du boom bap français serait évidemment réducteur. Cette histoire appartient à de nombreux producteurs, rappeurs et scènes qui ont continué à faire vivre cette esthétique.
Mais il en est devenu l’un des fils conducteurs les plus intéressants.
Parce que sa discographie relie des mondes et des générations différentes :
La Chronik.
Furax Barbarossa.
Scylla.
Zikxo.
Pilon.
Will LCK.
Demi Portion.
Tout en croisant également les trajectoires de PLK, Jul, Lacrim, Seth Gueko, Lesram ou Bekar.
Pendant que le rap français changeait de centre de gravité, le boom bap n’a donc jamais réellement disparu. Il s’est éloigné du cœur commercial du marché, s’est transformé et a continué à circuler entre différentes scènes.
Des producteurs comme Mehsah ont assuré cette transmission sans nécessairement chercher à la théoriser.
Le boom bap français n’a pas survécu parce qu’il est resté figé. Il a survécu parce que des producteurs comme Mehsah ont continué à le considérer non comme un héritage à protéger, mais comme une musique à produire.
Et après des années passées à entendre « Mehsah à la prod » derrière certaines des plumes les plus exigeantes du rap francophone, On s’en souvient ressemble moins à un retour aux sources qu’à la poursuite d’une histoire qui n’a jamais vraiment été interrompue.
Sources et pour aller plus loin
- Le Bon Son — « Mehsah : héritage et autoformation » (interview, 2020)
- UrbanTrackz — fiche Mehsah et Knowledge Graph
- UrbanTrackz — Will LCK : discographie et collaborations avec Mehsah
- UrbanTrackz — Will LCK, « Tours bétonnées » et Mehsah
- UrbanTrackz — Demi Portion et l’héritage du rap marseillais
- UrbanTrackz — Demi Portion : les versets humanistes
- Hellsinky — culture, musique et création











